First Man Damien Chazelle Ryan Gosling
Universal Pictures International France

Damien Chazelle et Ryan Gosling transforment la conquête de l’espace en odyssée intimiste d’une tristesse cosmique.

Damien Chazelle sera donc ce cinéaste-là : le cinéaste des derniers regards, dans lesquels les films re-défilent en accéléré, comme la vie au moment du dernier soupir. Dans le bar de Whiplash, c’était ça ; puis dans le club de jazz de La La Land ; et encore dans le finale saisissant de First Man, des deux côtés de la vitre en plexiglass : des gens qui se regardent, mari, femme, amant, amante, bourreau, victime, qui font les comptes et prennent la mesure de ce qui les sépare, de ce qui les unit, de tout ce qui a été, et de tout ce qui ne sera plus. A chaque fois, il faut bien le dire, l’effet suspendu est d’une tristesse infinie. Oui, en cinq ans, Damien Chazelle se sera débrouillé pour tourner un film sur la musique, une love story dansée puis un biopic sur la conquête de l’espace – trois genres feel good par excellence – en faisant à chaque fois le choix du désenchantement, étant entendu que les rêves, les ambitions, les accomplissements sont toujours aussi synonymes de deuils, de ruptures et de lendemains qui ne manqueront pas de déchanter.

Boulons rouillés
La conquête de l’espace, donc. Les amitiés/rivalités viriles des astronautes, les vignettes d’americana, la course contre les Russes et contre la montre, Ed Harris, Tom Hanks, le monde entier rivé à sa télévision ou à son poste de radio… Ce film-là, beaucoup l’ont fait, et pas trop mal quand même : au moins un chef-d’œuvre total (L’Etoffe des héros en 1983, qui s’arrête avant le programme Apollo) et un film pop corn irrésistible (Apollo 13 en 1995, qui transforme les problèmes de Houston en acclamations au champagne et farandoles étoilées). Beaucoup l’ont fait, mais tous avaient pris soin d’éviter l’obstacle Neil Armstrong, ce gars dont tout un chacun connaît le nom et une certaine citation mais ni le visage, ni la vie, avant ou après avoir marché sur la lune. Dans les conférences de presse d’époque et les images du documentaire For All Mankind (qui a servi de boussole esthétique à Chazelle, tout en tôle froissée, boulons rouillés, habitacles bricolés au velcro, au fil électrique et au couteau suisse), Armstrong n’est que raideur froide et poker face intériorisée. Partant de là (et d’une bio officielle publiée en 2005), le jeune cinéaste tente le film à hauteur du regard de l’astronaute fonctionnaire qui va au boulot le matin, les blessures rangées au fond d’un tiroir, mais la tête tout sauf dans les étoiles.

Petit pas
Le 20 juillet 1969, l’humanité a bondi sur la lune mais Armstrong a juste posé sa botte sur le sol. Il l’a dit d’ailleurs – et avec une certaine force – mais personne n’y a prêté attention, préférant écouter la seconde moitié de la phrase, celle qui nous concernait tous. Chazelle, lui, se concentre sur la première, le « petit pas pour l’homme », pris au petit pied de la lettre, transformant la conquête spatiale en drama intime, shooté en gros plan collé à la visière du scaphandre, dés-héroïsé, dés-iconisé, sans drapeau planté au ralenti, sans parade dans les rues ni carton post-générique qui donneraient du sens à tout ça. Un anti grand spectacle, presque un anti film américain, tellement en retenue et par le petit bout de la lorgnette qu’il y aurait tromperie sur la marchandise s’il ne poussait son programme avec une rigueur aussi forcenée, à la recherche de la portée personnelle que ce type a pu donner à une quête qui n’était pas la sienne. « Réfléchis bien à ce que tu vas leur dire, » lance son épouse à l’astronaute, juste avant le grand départ. Elle ne fait pas référence aux gens qui suivront la retransmission télévisée mais à ses deux fils, à qui il faut expliquer que papa pourrait bien ne pas revenir de son voyage. Le film est entièrement pensé et mis en scène à cette échelle. Le tout petit pas de cet homme-là. Sa perspective. Son regard. Et toute la vie qui défile dedans.

 

First Man, en salles le 17 octobre 2018