Le Pacte

Le treizième film de Hirokazu Kore-Eda, l’un des plus beaux, peut-être même son meilleur, invente une famille de récup dans la banlieue nord de Tokyo.

Quelques mois après avoir reçu la Palme d'Or à Cannes, Une affaire de famille vient de recevoir le César du meilleur film étranger. Hirokazu Kore-Eda n'était pas présent, mais cela n'enlève rien aux mérites de son film.

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Voici notre critique : Dans un vieux « Cinéastes, de notre temps », Éric Rohmer montre à la caméra du documentariste André S. Labarthe les cahiers dans lesquels il note ses idées de films. Une étagère de petits cahiers noirs. Il en ouvre un au hasard et lit : « “Une fille rencontre un garçon dans un salon de coiffure.” Voilà, dit-il, ça a donné Conte d’hiver. » Un autre cahier, une autre page : « “Un garçon rencontre une fille dans un magasin de chaussures.” Ah, celui-là, finalement, je ne l’ai pas tourné... » Ceci est une parabole des metteurs en scène de petites variations. On le sait, en cinéma, il y a d’un côté les touche-à-tout, les nomades, ceux qui ne tiennent pas en place, qui voient leur art comme une succession de défis et d’aventures techniques ou thématiques, les Ang Lee pour simplifier. Et de l’autre, les sédentaires, les petits jardiniers, qui labourent la même terre, encore et encore, avec les belles années, les belles récoltes et les jours sans, tous ces cinéastes qui ont un parfum, une couleur. Un champ d’expression. Dans cette catégorie, posez la question autour de vous, Kore-Eda se pose un peu là. À chaque fois, il y a une famille. Avec une sœur retrouvée, un père qui n’est pas le bon, une mère absente, un divorce, un déménagement, un enterrement, des frères qui se croisent, un dîner partagé, Lily Franky dans le rôle du père, ou alors Hiroshi Abe, à moins que ce ne soit dans le rôle du fils. Et il y a Kirin Kiki, la grande maman du cinéma japonais, qui a terminé sa carrière avec de vrais rôles de grand-mère, avant de tirer sa révérence en septembre dernier, à 75 ans. Les gens qui ont vu deux ou trois films de Kore-Eda ces dix dernières années savent exactement à quoi ils sont censés ressembler. Ils peuvent siffloter leur petite musique (souvent quelques notes de piano) et mesurer leur savant dosage de tristesse mêlée de joie – et vice-versa, comme dirait Pixar.

ÉCOSYSTÈME
Pourtant, Kore-Eda fait de son mieux pour échapper à sa propre banalisation. Son dernier film avant Une affaire de famille ? The Third Murder, un polar philosophique un brin sentencieux. Le prochain, La Vérité (...), qu’il tourne en ce moment à Paris ? Un chant d’amour adressé à Catherine Deneuve. Pas de rôle pour Kirin Kiki là-dedans, même si elle avait été encore vivante. Alors, entre ces deux projets hors-sol, Shoplifters (titre international) est loin de se contenter d’expédier les affaires (de famille) courantes. Il y a toujours quelque chose qui dysfonctionne dans les familles de Kore-Eda, une brisure, un petit coin ébréché, une vitre fêlée. Cette fois, c’est tout un contexte urbain (pauvreté, incommunication, services sociaux, loyer à payer, enquête de police) qui vient rattraper une famille de « voleurs à la tire » qui croyait pouvoir se cacher dans les dédales des quartiers nord de Tokyo. Pas si éloignés du père et sa fille de Leave No Trace de Debra Granik, ils ne voudraient rien avoir affaire avec la société, si ce n’est vivre cachés en son sein et y créer un écosystème de marginaux cooptés, partageant deux tatamis et trois futons dans une pièce de dix mètres carrés, en essayant de ne surtout pas se faire remarquer. C’est la métaphore du vol à l’étalage : ni vu ni connu, en douce, par en dessous, un petit délit qui fonctionne à l’illusion, au trompe-l’œil, au fake. Un mensonge dans lequel père et mère entretiennent leurs enfants.

MILLE MORCEAUX
Au cœur de ce film fabuleux se dévoile pourtant une famille nucléaire bien concrète, un corps familial, fait de six personnages dont Kore-Eda n’a de cesse de montrer le lien organique, via ses acteurs réunis par les fils invisibles de sa mise en scène, comme une boîte à musique géante, faite de chair et de larmes. Tous sont extraordinaires, presque inouïs, en particulier les deux femmes, la mémé malade, matrice éternelle du foyer, et la maman de 30 ans, dont la confession finale est le point le plus profond du film, un vertige au-dessus du vide. Kore-Eda met ainsi sous nos yeux un terme à la phase « douce » de son œuvre, celle dont on ne retenait parfois que la tendresse et un certain manque d’aspérité. Cette fois, tout est moite, collant, plein d’accrocs, de douleurs non dites, que les six membres de la famille partagent sans les dévoiler, parce que c’est mieux ainsi, ou parce qu’autrement, ce serait tout bonnement insupportable. La vitre lisse n’est pas seulement fendue, pas seulement craquelée, elle se brise en mille morceaux, coupants comme des rasoirs. Mais ce qu’ils reflètent, fracturé, diffracté, cubiste, n’en est que plus beau.

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