Robin Wright et Tom Hanks dans Here
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Les Tom Hanks et Robin Wright dé-agés de Here ne rajeunissent personne : ni eux-mêmes, ni leur public, ni surtout Robert Zemeckis, porte-parole d’une généra-tion d’auteurs baby-boom en phase terminale, qui n’en finissent plus de dire au revoir.

Sorti en catimini en France, sans avoir été montré à la presse (son distributeur, SND, avait ensuite fait son mea culpa), Here n’a réuni chez nous que 60 000 spectateurs en salle. Un destin cruel pour la réunion du trio culte de Forrest Gump : Robert Zemeckis, Tom Hanks et Robin Wright. Même si le résultat n’avait pas totalement convaincu Première. Séance de rattrapage ce mardi soir sur Canal Plus (et sur My Canal).  

Article paru dans le numéro 557 de Première

Robert Zemeckis n’a pas réalisé Big (1988), la fable qui fixa l’image de Tom Hanks en dadais pré-ado, et c’est un tort. Il n’a pas non plus réalisé Princess Bride (1987), le conte de fée pirate qui révéla Robin Wright en hybride de Peau d’âne et d’héroïne Disney, et c’est presque un manque. Spécialiste des métarécits nostalgiques, Bob s’est débrouillé pour réparer ça en les faisant se rencontrer dans Forrest Gump (1994), histoire d’amour entre un éternel enfant et une princesse sixties rattrapée par la course du temps. Trente ans plus tard, anniversaire oblige, ils sont encore là, ou plutôt ici, Tom et Robin, Big, Bride, Gump en mémoire cache, mesurant la place que leur couple de cinéma occupe dans l’inconscient collectif.

Zemeckis n’a que 72 ans, Hanks 68, Wright 58, le bout de la route 66 est encore loin, et c’est ce qui fait de Here un film si douloureux, pas très agréable à regarder. La BD qu’il adapte, signée Richard McGuire, est un bijou conceptuel étudié dans les écoles d’esthétique depuis sa première parution en 1989 sous la forme d’un fascicule de six pages, puis son extension en 2014 en un roman graphique qui en compte trois-cents. Elle condense l’Histoire américaine en une case, reproduite inlassablement, où est dessiné un coin de salon d’une maison de banlieue comme les autres et, au-delà, le bout de territoire sur lequel elle a été bâtie, démolie puis reconstruite à travers les âges. Dans cette case, se télescopent des vies successives, les traces et le vide qu’elles ont laissés, un dispositif qui permet de mesurer le rapport inégal, presque déloyal, entre l’espace – qui ne bouge pas – et le temps qui, lui, file à toute allure.

Robert Zemeckis, Robin Wright et Tom Hanks sur le tournage de Here
Sony Pictures

En substituant le cadre filmé à la case BD, Zemeckis pensait sans doute que le concept resterait valide mais tout se passe au contraire comme si le medium rejetait la greffe. Plutôt qu’à des effets d’ellipse ou de hors-champ ouvrant des perspectives, il aboutit à une réduction au plus petit dénominateur commun, entre le diorama et la carte postale d’Americana fanée, chaque moment clef de l’existence, naissance, premiers pas, premiers baisers, ruptures, décès, vues par le même petit bout de lorgnette normanrockwellien. Zemeckis fait mine de survoler l’histoire du monde (quelques minutes gênantes sur des native-americans, trente secondes de dinosaures mal fichus, une famille black esquissée en trois clichés), mais ne trompe personne : il reste bloqué sur les deux seuls et même personnages, Tom et Robin à tous les âges de la vie, incarnations surannées de son obsession pour une génération du baby-boom qui entre dans sa neuvième décade.

Le cadre dans lequel le cinéaste fait tout entrer, c’est celui-là. Lui le réalisateur visionnaire de Contact, le fabuliste inspiré de Retour vers le futur, transforme une BD prospective en film Alzheimer, chroniquant la perte de ses moyens (50 millions de budget tout de même), le rétrécissement de son champ de vision et son incapacité à imaginer ce qui pourrait lui survivre, en dehors de sa propre absence. Here n’est pas un film où la vie passe, mais un film que la vie quitte. Un monde est en train de disparaître, une génération, sa culture, ses idéaux, ses références, sa façon de vivre, sa façon de voir. Son cinéma ? En double programme avec le Fabelmans de son copain/mentor Spielberg (cinq ans de plus que lui), le film fera très, très mal. Les deux racontent au fond la même chose, comment se préparer à dire au revoir, mais l’un le fait avec lucidité, les yeux grands ouverts, l’autre comme un acte manqué bourré d’angles morts, en fermant les volets.