Deadpool n’est pas le film subversif qu'on attendait

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Notre avis sur Deadpool avec Ryan Reynolds.

Le storytelling promo de Deadpool est bien rodé. En 2009, dans l'affreux X-Men Origins : Wolverine, le personnage -joué par Ryan Reynolds - est complètement massacré. Après le flop critique et public de Green Lantern, Ryan jure de se venger et de donner au monde un film Deadpool qui rende justice à ce Merc with a Mouth, super-mercenaire pas comme les autres qui traverse les pages des BD Marvel en piratant les aventures des autres super-héros. Après la fuite organisée sur Internet d'une bande démo de Deadpool qui a surexcité le web, la Fox accepte de financer un film classé R (interdit aux moins de 17 ans non accompagnés d'un adulte), ce qui signifie aucune limite au nombre de fuck prononcés et aux gerbes de sang, et confie le projet à Tim Miller (SFX designer régulier de David Fincher, responsable entre autres du générique de Millénium) avec un budget modeste pour un film de super-héros - on parle de 50 millions de dollars, soit à peine 10 millions de plus que salaire de Robert Downey Jr. pour le deuxième Avengers. Le studio a tenté de revenir sur sa décision de laisser le film R-Rated (qui le coupe d’une partie du public jeune) avant de réaliser que l'enjeu de Deadpool - et ce qui le distingue du reste des super-blockbusters - était précisément là, dans cette irrévérence devenue d’ailleurs le principal argument marketing du film. Verdict ? Deadpool n’est pas le film de super-héros punk qu'on était un peu en droit d'attendre. Malgré ses outrances de façade, le film se fond dans un moule classique et attendu : un type accepte de subir une expérience qui lui donne des super-pouvoirs, puis un méchant capture sa copine. Devinez comment ça finit ?

Promesse non tenue
Alors d'accord, il y a des trucs sales qu'on ne spoilera pas, du sexe, des drogues et de violence explicite (le money shot où Deadpool décapite un mec et shoote dans sa tête pour en assommer un autre est vraiment cool). D'accord, le Alfred de Deadpool est une vieille aveugle dealeuse de coke qui aime monter des meubles Ikea. D'accord, le cast est réellement carré - big up à Ed Skrein, très bon en super-connard nommé Francis, à Gina Carano en femme de main invulnérable, ou encore T.J. Miller qui joue le barman beauf, sidekick du héros et tout aussi grande gueule, se livrant à des duels d'impro réjouissants ("That sounds like a franchise", trinque-t-il à un moment). Mais fondamentalement, l’impression générale est qu’on enchaîne les fuck jusqu'à saturation pour justifier le R-Rated. Ryan Reynolds, lui, se déchaîne comme si sa vie en dépendait – et sa carrière dépend effectivement du carton de Deadpool qui transfigurerait sa filmo bizarroïde, entre blockbusters foirés (Blade Trinity) et impasses arty (il est excellent dans Captives d'Atom Egoyan). Pourtant le projet ne tient pas sa promesse essentielle : si le super-pouvoir de Deadpool est de pouvoir se régénérer, le rendant quasiment immortel, sa vraie spécificité est de dialoguer avec les lecteurs. Deadpool est le super-héros conscient d'être un personnage sur une page. Si à l’écran il s’adresse effectivement parfois au public, le procédé est bien léger et n'agit que comme une voix off plus agressive que la moyenne.

Origins fucking story
Quand Ryan Reynolds apparaît pour la première fois sans son costume de Deadpool dans le film, il ressemble étrangement à Tyler Durden à la fin de Fight Club. L'ambition est claire : Deadpool veut être le Fight Club du film de super-héros, une œuvre méta et référentielle qui dialogue avec le genre et se reconnaît en tant que fiction. Il rate d’autant plus son but qu’à force d’être conscient de sa coolitude et de donner des coups de coude au spectateur pour lui rappeler qu'il est meilleur que le genre auquel il appartient - "Ce n'est pas votre film de super-héros habituel", répète la voix off ad nauseam -, il ne fait que souligner son aptitude à se démarquer. Fondamentalement, Deadpool est juste un film où le super-héros dit fuck, une origins story déjà vue mille fois qui n’explose ni même ne questionne sa structure classique, comme avait pu le faire le Watchmen de Zack Snyder, le superbe Captain America : First Avenger (sa dialectique entre le héros et son image, sa légende, sa mythologie) ou encore Iron Man 3 avec son traitement du Mandarin qui a fait hurler les puristes. Malgré ses faiblesses, Deadpool sera sans doute rentable, d’autant plus facilement qu’il a coûté moins cher que la moyenne. Mais son succès pourra-t-il avoir des conséquences industrielles en ouvrant la voie à un autre cinéma de super-héros, plus adulte, plus subversif ? On n’y croit pas. D'abord parce que se couper du public ado est suicidaire commercialement pour un studio qui veut faire des blockbusters ; ensuite parce que Deadpool ne creuse in fine rien de plus que ce qu’avaient tenté les pourtant plus violents Kick-Ass et Super (où, rappelons-le, un super-héros minable casse la gueule d'un mec qui lui est passé devant dans la queue au cinéma avec une clef à molette) qui n'ont pas eu de descendance (Kick-Ass 2 a été un énorme bide et James Gunn est parti faire Les Gardiens de la Galaxie). Avec une promotion plus excitante que le film, un script convenu, des scènes de baston chouettes et un casting qui fonctionne, Deadpool ressemble somme toute furieusement à la routine. That sounds like a franchise, dis donc.

Bande-annonce de Deadpool, en salles le 10 février :

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