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Plus de trente ans avant que Marvel ne fasse des pieds et des mains pour récupérer ses personnages éparpillés chez 20th Century FOX ou Sony, la firme n'avait pas de studio maison et n'hésitait pas à revendre les droits cinématographiques de ses super-héros au plus offrant, histoire de faire rentrer un peu de cash durant une période financièrement compliquée.

Nous sommes en 1983 quand le producteur allemand Bernd Eichinger, patron richissime de la boîte de prod Neue Constantin, débarque chez Stan Lee. Il souhaite réaliser un film sur les Quatre Fantastiques et s'enquiert du tarif. Pas de chance, Marvel avait tellement besoin de blé qu'elle avait déjà vendu la Torche Humaine à Universal, en 1977. Eichinger, grand fan de comics, ne souhaite pas acquérir une équipe amputée et préfère laisser tomber. Il prend son mal en patience et revient trois ans plus tard, quand le personnage a enfin fait son retour dans le giron de la Maison des idées. Sans que Johnny Storm n'ait été utilisé une seule fois par la concurrence.

Le producteur réussit à obtenir les droits des Quatre Fantastiques pour la somme ridiculement basse de 250 000 dollars (en 1985, Marvel avait vendu Spider-Man à Cannon Films pour 225 000 billets verts). Une affaire en or, mais le budget nécessaire pour réaliser un film digne de ce nom aurait été surréaliste. Eichinger laisse alors les années passer, jusqu'à ce qu'il se réveille en 1992, se rendant compte que les droits arrivent à expiration le 31 décembre. Il tente de discuter d'une prolongation avec Marvel, qui refuse catégoriquement. Logique, la firme a réalisé entre temps que ses personnages pouvaient rapporter énormément d'argent, à l'image de ce que DC Comics avait réussi à faire avec Superman et Batman. "Ils détestaient ce deal. Ils s'étaient rendu compte qu'ils pouvaient vendre les propriétés de Marvel bien plus cher", assure Eichinger. Alors l'homme d'affaires a une idée de génie : il va lancer la production d'un film fauché et sans envergure avant le 31 janvier, juste pour pouvoir conserver les droits des personnages.

 

Roger Corman, spécialise des budgets low-cost, est embauché à trois mois de l'échéance. En un week-end, il fait ses petits calculs et pense pouvoir réussir à monter le film pour un riquiqui million de dollars. La seule exigence du producteur/réalisateur est de commencer le tournage le plus tard possible, histoire de profiter du peu de temps qui lui reste. Il propose carrément le 31 décembre, ce qui embête un peu Eichinger, qui n'a pas envie que son stratagème semble trop évident aux yeux de Marvel. Les caméras se mettront donc en marche le 28 du même mois. Un réalisateur est vite choisi, en l'occurrence le fanboy Oley Sassone, qui s'était illustré avec pas mal de clips et de petites productions, comme Bloodfist III : Forced to Fight. "Je n'ai même pas eu besoin de réfléchir avant d'accepter", assure le jeune homme de la Nouvelle-Orléans, qui a grandi en lisant des comics. Son rêve devenait réalité mais il n'avait en fait aucune idée d'où il mettait les pieds. Eichinger veut faire des économies et n'a surtout pas besoin de gros noms pour sa production. Il embauche alors des acteurs de seconde zone, qui acceptent de tourner pour 3 500 misérables dollars par semaine. Alex Hyde-WhiteJay UnderwoodRebecca Staab et Michael Bailey Smith sont choisis pour jouer les Quatre Fantastiques, alors que Joseph Culp est embauché pour le rôle de Fatalis.

Le tournage a lieu principalement dans le Concorde Studios de Venice, à Los Angeles. Une ancienne scierie à l'abandon reconvertie à moindres frais par Bernd Eichinger en 1980 : le lieu est bourré de rats et de cafards, la pluie s'écoule depuis le toit... Pour dépenser encore un peu moins, les décors utilisés sont ceux d'anciens films, réarrangés à la va-vite. Les comédiens se rendent bien compte que ces conditions ne sont pas tout à fait normales pour une production de ce genre, mais il se persuadent qu'en faisant de leur mieux, Les Quatre Fantastiques sera une rampe de lancement pour leurs carrières. "On avait l'impression de faire un vrai film", confie Jay Underwood. Vingt-et-un jours plus tard, l'adaptation au rabais des personnages Marvel est dans la boîte. Stan Lee, qui est venu sur le set plusieurs fois, semble emballé. La post-production durera des mois, pour un résultat final plus qu'hasardeux au niveau des effets spéciaux. Les compositeurs de la BO dépensent carrément leur propre argent pour l'enregistrer. Surréaliste.

Un film à "brûler"

À l'été 1993, la promotion commence avec des trailers projetés au cinéma et diffusés sur les cassettes des autres productions fauchées de Roger Corman, comme Carnosaur. Le cast fait la tournée des popotes, s'affiche au Comic-Con de San Diego et dans les conventions prisées des geeks. La première mondiale est prévue pour le 19 janvier 1994, à Minneapolis. Puis tout s'écroule, après quelques coups de téléphone. Les Quatre Fantastiques ne sortira pas. "Ce film", résume Stan Lee, "n'aurait dû être vu par aucun être humain. Ce qui est tragique, c'est que ceux qui ont travaillé dessus ne le savaient pas". 

Les acteurs apprennent la nouvelle, entendent la rumeur selon laquelle Eichinger n'a jamais eu l'intention de mettre le long-métrage dans les salles. Ils enragent ("Je ne comprends pas pourquoi ils n'ont pas eu la franchise de nous l'annoncer dès le début", dira Michael Bailey Smith). On ne saura jamais vraiment si le producteur avait pris sa décision en voyant la version terminée du film ou si son plan était écrit au moment de lancer le tournage. Une chose est certaine cependant : en 1993, Avi Arad - célèbre producteur qui a aidé à remettre les films Marvel sur le droit chemin avec Spider-Man et X-Men - passe un coup de fil à Eichinger. Inquiet que Les Quatre Fantastiques ne ruine la franchise pour le grand écran, il lui propose de lui rembourser tout ce que le film a coûté et d'en racheter les droits. Ce qu'Eichinger accepte, se faisant une petite fortune au passage.

Arad a confirmé la chose lors d'une interview en 2002, assurant qu'il a "dépensé quelques millions de dollars" pour pouvoir "brûler" le film. Littéralement, ou presque, puisqu'il a fait détruire toutes les copies disponibles et n'en a regardé aucune. Pas de chance (ou par chance ?), l'une d'elles, dont l'origine reste inconnue, passe entre les mailles du filet et se voit copiée et recopiée. Le film est en vente dans toutes les conventions geeks, s'achète sur eBay et bientôt accède à l'immortalité grâce à Internet. Mais l'histoire ne s'arrête pas là, puisque Eichinger a toujours les droits d'un "gros" film Les Quatre Fantastiques, et il ne va pas se priver de les utiliser. En 1994, il signe Chris Columbus pour une adaptation à 40 millions de dollars. Le projet n'avance pas et le réalisateur finit par partir, remplacé à tour de rôle par d'autres (Peyton ReedSean Astin, Peter Seagal...), mais la production, démarrée en 1996, fait du surplace. Les rumeurs parlent pourtant de George Clooney en Mister Fantastic, Jessica Simpson en Sue Storm ou Tim Robbins en Fatalis.

Toujours en vie

Ce n'est finalement qu'en 2005 que sortira la première "vraie" version des Fantastic Four au cinéma, sous la direction de Tim Story, qui bénéficie d'un budget de 100 millions de dollars. Ioan GruffuddJessica AlbaChris EvansMichael Chiklis et Julian McMahon forment le casting, alors que Stan Lee est crédité comme producteur exécutif et fait un caméo dans le film. Avi Arad, Chris Columbus et bien sûr Bernd Eichinger en sont les producteurs. Un petit succès, avec 330 millions de dollars récoltés au box-office mondial. Assez pour lui offrir une suite en 2007, qui elle bidera sévèrement (289 millions de dollars de recettes pour 130 millions de budget), signant la fin de la franchise sur grand écran jusqu'en 2015, et le reboot pas très rassurant de Josh Trank. Cette fois, seuls Avi Arad et Stan Lee sont sur la liste des producteurs.

Mais Les Quatre Fantastiques de 1994 est plus que jamais vivant, à la portée de tous les curieux. Un nanar culte en liberté.

François Léger (@FrancoisLeger)