Ce qu’il faut voir en salles
L’ÉVÉNEMENT
SCARLET ET L’ETERNITE ★★★★★
De Mamoru Hosoda
L’essentiel
L’auteur japonais des Enfants Loups, du Garçon et la bête et plus récemment de Belle signe un nouveau bijou animé, relecture personnelle et féministe du Hamlet de Shakespeare. A tomber par terre.
Avec Scarlet et l’éternité Mamoru Hosoda reprend l’argument de départ de Hamlet et substitue à la figure du jeune prince du Danemark une princesse. Cette dernière va, elle-aussi, chercher à venger la mort injuste de son père. Une quête qui l’entraîne dans un vaste purgatoire, sorte de vallée de la mort où les âmes ont deux options : atteindre le monde du néant (anéantissement total) ou celui de l’éternité (accès à un paradis par une forme de rédemption) Hosoda poursuit ici sa trajectoire jalonnée de marqueurs du cinéma d’animation moderne : La Traversée du temps, Les Enfants loups… Des récits obligeant à chaque fois la jeune femme à quitter la sphère sociale dont elle est issue. Le précédent film du japonais, Belle (2021) était une réflexion sur les dangers des mondes virtuels où les désirs n’étaient pas forcément solubles avec un réel à priori déceptif. Scarlet et l’éternité va plus loin dans cette façon d’oblitérer un réel multiple qui n’apparaît ici qu’en songe. Jusqu’à un final d’une ampleur narrative démentielle tant il s’enrichit de toutes les contradictions humaines, rouvrent les cicatrices des personnages et convoquent les fantômes qui jalonnent leurs routes. Fort.
Gaël Golhen
Lire la critique en intégralitéPREMIÈRE A BEAUCOUP AIME
IL MAESTRO ★★★★☆
De Andrea Di Stefano
Pour son quatrième long, Andrea Di Stefano (Dernière nuit à Milan) prend le temps de dévoiler les multiples facettes d’un récit de plus en plus riche, attachant et poignant au fil des minutes. L’entame d’Il maestro, situé dans les 80’s s’inscrit dans tous ces films de sport centrés sur les rapports père-fils et la manière dont les premiers vivent l’ascension des seconds par procuration. C’est le cas de Felice, jeune tennisman que son paternel ne voit ailleurs qu’au sommet et s’en donne les moyens en engageant Raoul, ex-star de la petite balle jaune comme entraîneur. Et c’est l’arrivée de ce coach, matamore aussi irrésistible que tête à claques, qui va entraîner le film ailleurs. D’abord par le choc des contrastes qu’il crée avec le réservé Felice puis par l’effet miroir qui se dessine entre les deux, au fur et à mesure que les fêlures de Raoul passent de l’ombre à la lumière. Entre drame et comédie, Il Maestro devient alors une déclaration d’amour à tous ceux qui ont visé trop grand, aux perdants sans panache. Mais le Maestro, le vrai, c’est Pierfrancesco Favino, aussi saisissant dans la flamboyance que dans la noirceur.
Thierry Cheze
Lire la critique en intégralitéLITTLE TROUBLE GIRLS ★★★★☆
De Urska Djukio
Grand Prix du Jury aux Arcs, ce premier long métrage slovène s’aventure sur le terrain qu’on pourrait croire usé du récit d’émancipation féminine. Mais d’emblée, on sent la patte d’une réalisatrice, une singularité dans sa capacité de nous plonger dans la tête de sa jeune héroïne Lucia. Dans ses troubles, ses pulsions, ses peurs au moment où l’éveil des sens se fait jour chez cette fille introvertie qui intègre la chorale de son école. Il y a chez Urska Djukić une approche sensuelle (dans le choix des cadres, le travail sur le son…) qui prime sur toute cérébralité. De Lucia, on ne saura rien ou presque de ce qu’elle a vécu avant l’entame du récit. Car ici tout se joue au présent dans la manière dont tout ce qu’elle vit – jeux cruels avec ses camarades, émois devant sa première vision d’un homme nu, injonctions liées à l’enseignement religieux…– n’est donné à voir et à ressentir que le prisme du bouillonnement intérieur de ses désirs naissants et multiples. Impressionnant
Thierry Cheze
PREMIÈRE A AIME
LE TESTAMENT D’ANN LEE ★★★☆☆
De Mona Fastvold
Ann Lee est cinq fois mère. De quatre enfants, d’abord – aucun d’eux n’aura vécu jusqu’à son premier anniversaire. De l'Organisation de la Société Unie des Croyants dans la Deuxième Apparition du Christ, ensuite, dont les fidèles voient en elle le Messie féminin annoncé par leur dogme, dévié du protestantisme. Surprenant portrait de femme que celui signé par Mona Fastvold, sur un scénario écrit à quatre mains avec Brady Corbet (The Brutalist). Née dans la pauvreté de Manchester au XVIème siècle ; épouse d’un mari, dont elle subit les préférences sexuelles ; prophétesse animée par une foi immuable en l’abstinence ; esprit pionnier menant son cheptel de l’autre côté de l’Atlantique à la recherche d’une terre à coloniser ; dévote accusée de sorcellerie et d’hérésie. Amanda Seyfried fait montre d’une maturité d’interprétation inédite, portant tous les visages de ce personnage singulier avec une ferveur, un dévouement et une justesse extrêmes.
Chloé Delos-Eray
Lire la critique en intégralitéLES K D’OR ★★★☆☆
De Jérémy Ferrari
Après avoir empli les salles en solo et en compagnie de ses complices du Trio, Jérémy Ferrari se lance dans le cinéma avec une comédie d’aventure surprenante d’efficacité. À la fois réalisateur et rôle principal, il incarne Noé, fils caché de Khadafi selon sa mère, qui tente de retrouver l’or du dictateur libyen. Pour arriver à son objectif, il fait équipe avec Soulika (Laura Felpin), une fichée S qui n’a pas la lumière à tous les étages, et Ryan (Éric Judor), malvoyant et puceau de 52 ans qui a prévu de participer au marathon des sables. Difficile de s’ennuyer devant l’abattage de dialogues bien sentis (« J’suis HPI, comme Franck Gastambide ») et de situations délirantes. Ferrari gère le rythme pour éviter l’overdose, et a la très bonne idée de se mettre en retrait des vannes en endossant le costume du clown blanc. La folie furieuse des personnages de Felpin et Judor - formidable duo - ne fait qu’y gagner en puissance comique.
François Léger
PLANETES ★★★☆☆
De Momoko Seto
Quatre akènes de pissenlits qu’on suit, après avoir été propulsés dans l’espace - suite à une catastrophe nucléaire dévastatrice - sur une nouvelle planète gelée en mutation à cause de changements climatiques, où ils devront trouver un sol viable afin de s’implanter. Voilà pour le fil de ce premier long métrage d’animation qui évoque évidemment Interstellar, autre film de SF catastrophe, où l’enjeu est la recherche d’une planète B. Mais Momoko Seto resserre sa focale sur le petit, l’invisible, et ce qui peut nous sembler insignifiant. L’absence totale de présence humaine - mis à part la bombe atomique - et de parole fait de ce film une fable profondément biologique. Muet et contemplatif. Planètes est un OVNI à la frontière entre imaginaire et réel, documentaire scientifique et science-fiction, recherche et art. Très osé mais peut-être un poil difficile à appréhender
Lisa Gateau
Lire la critique en intégralitéCE QU’IL RESTE DE NOUS ★★★☆☆
De Cherien Dabis
Un ado, Noor, poursuit son meilleur pote pour récupérer ce que ce dernier lui a piqué. Une scène banale au cœur d’une ville et d’une situation qui ne le sont pas. Car l’action se déroule en 1988 à Jaffa et le duo rejoint une manifestation contre l’intifada. Un soldat israélien sort son arme. Un coup part. Cut. Le plan suivant montre la mère de Noor : « Je suis là pour vous dire qui est mon fils. Et pour que vous compreniez, je dois vous raconter ce qui est arrivé à son grand-père. » Ces mots annoncent ce qui va suivre. Un voyage à travers les temporalités (1948 1978, 1988 et 2022) pour explorer les causes et les conséquences de cet instant tragique. Une fresque de 2h30 où Cheren Dabis raconte l’histoire de la Palestine à travers celle d’une famille qui, génération après génération, a subi les dommages collatéraux de l’occupation israélienne. Et elle réussit, malgré la complexité du sujet, un film tout sauf programmatique.
Thierry Cheze
VICTOR COMME TOUT LE MONDE ★★★☆☆
De Pascal Bonitzer
Ecrit par la regrettée Sophie Fillières et mis en scène par Pascal Bonitzer ce Victor comme tout le monde est une promenade estivale et parisienne, légère en apparence portant en elle une puissance poétique souterraine. Et de fait le Victor du titre, c’est Hugo, LE poète majuscule français. Le protagoniste en velib’ c’est Fabrice Luchini dissimulé en Robert Zucchini, comédien de théâtre qui chaque soir monte sur scène pour déclamer et décortiquer la prose de l’auteur des Châtiments. Sur et en dehors de scène l’acteur donne (beaucoup) et reçoit. La jeune génération s’interroge sur le sens du jeu et des « je » mais aussi des « ils » et des « elles ». Zucchini en modèle fragile, cherche les mots justes. L’un des grands drame d’Hugo, on le sait, est la mort accidentelle par noyade de sa fille Leopoldine dont Zucchini narre avec une gravité emphatique la façon dont le poète a appris la chose. Il se trouve que Robert a lui-aussi une fille du même âge que la défunte et qu’auprès d’elle les mots justement ne surgissent pas aussi bien que sur les planches. Vertige des sens. A chaque fois que l’on croit avoir épuisé le fond Luchini, il est des regards qui sans le réinventer tout à fait, réenchante son omniprésence.
Thomas Baurez LA TRAQUE DE MERAL ★★★☆☆
De Stijn Boujna
C’est une erreur administrative comme il en arrive tant et qui peut vous pourrir une journée quand elle vous tombe dessus. Mais dans le cas de l’héroïne de ce premier long néerlandais, c’est sa vie entière qu’elle va ruiner ! Mère célibataire de deux filles d’origine turque, accusée à tort de fraude et incapable de rembourser les 34 000 euros d’allocations familiales demandés, Meral se retrouve en effet traquée sans relâche par un enquêteur social, prêt à tout pour parvenir à ses fins. De ce cas tout sauf unique dans ce pays (l’existence d’un véritable système organisé a fait tomber le gouvernement), Stijn Bouna tire un thriller sociétal haletant qu’on vit entièrement dans la tête de son héroïne avec une gestion intelligente du hors-champ où tout ce qui provient du monde extérieur devient source d’une paranoïa tout sauf imaginaire. Une descente aux enfers kafkaïenne sur fond de déclassement social vertigineux dont le style tranchant évite toute dérive lacrymale.
Thierry Cheze
PRENOMS ★★★☆☆
De Nurith Aviv
Une caméra subjective dévoile un bouquet de fleurs en amorce. Sonnerie. Une porte s’ouvre. Sourire. « Bienvenue ». La séquence est simple, joyeuse. Elle se répétera tout au long du film. Aller vers les autres pour saisir quelque chose d’eux demande de la politesse, quand bien même les personnes rencontrées seraient des amis. Nurith Aviv, cinéaste et cheffe-opératrice (« la première du cinéma européen » disent les anthologies) questionne par les sons et les images les secrets du langage depuis près d’une quarantaine d’années. Ses films documentaires dessinent ainsi une longue étude sur la façon dont les identités, les cultures se construisent à travers l’écrit et la parole. Son film le plus emblématique, Langue sacrée, langue parlée (2008) était une formidable étude historique de l’hébreu. Avec Prénoms, Aviv « armée » donc de fleurs et d’une caméra interroge des hommes et des femmes sur les origines de leur prénom et la façon dont elles permettent de remonter le fil de leur parcours. Chaque étape est un voyage aux confins des mers, des terres... Il est question de racines coupées ou prolongées, de fractures, de blessures, d’amour aussi. Au-delà du sujet c’est bien la façon dont chacun se raconte qui fait sens. Vertus magiques du cinéma.
Thomas Baurez
Retrouvez ces films près de chez vous grâce à Première GoPREMIÈRE A MOYENNEMENT AIME
ORPHELIN ★★☆☆☆
De Laszlo Nemes
Onze ans après le retentissement mondial du Fils de Saul, huit ans après le rejet quasi-général de Sunset, Laszlo Nemes revient avec son troisième long. La forme a changé, pas le fond : il s’agit à nouveau de faire le portrait d’un personnage balloté par les vents contraires de l’histoire, dans une Europe hantée par ses fantômes. En l’occurrence, Andor, garçon juif élevé par sa mère à Budapest, en 1957, qui vit dans le souvenir d’un père disparu dans les camps de la mort, et se retrouve confronté à un homme brutal (Grégory Gadebois, toujours extraordinaire), prétendant être son vrai père… Avant, Nemes se concentrait sur les visages de ses protagonistes, laissant le chaos du monde grouiller à l’arrière-plan. Il donne ici à voir un univers plus vaste, mauvais rêve sépia d’une puissance plastique indéniable. C’est le récit qui rebute, trop monotone, plombé par ses relents surannés de mélo d’après-guerre. Le film d’un cinéaste en quête d’un deuxième souffle.
Frédéric Foubert
PREMIÈRE N’A PAS AIME
LE CRIME DU 3E ETAGE ★☆☆☆☆
De Rémi Bezançon
Inutile de créer un faux suspense inutile. La belle et noble ambition de Rémi Bezançon (Le Premier jour du reste de ta vie) de revisiter par l’humour le cinéma d’Hitchcock, Fenêtre sur cour en tête, vient hélas se fracasser assez vite sur une écriture scénaristique scolaire qui perd trop de temps dans des citations pour faire naître l’énergie et la malice indispensables à une telle entreprise. On avait pourtant envie d’aimer les aventures de cette prof spécialisée dans l’œuvre du maître du suspense et de son mari écrivant, soupçonnant leur voisin d’en face d’avoir tué sa femme et s’embarquant dans une enquête pour le prouver. Mais Bezançon a beau convoquer le De Broca du Magnifique comme autre figure tutélaire, la mayonnaise ne prend jamais et ne facilite pas la tâche du trio Laetitia Casta- Gilles Lellouche- Guillaume Gallienne en manque d’un tremplin pour les conduire vers le brin de folie recherché. La marche était trop haute.
Thierry Cheze
ENCONTRO ★☆☆☆☆
De François Manceaux
Rompu à l’art du documentaire (Quand la vigne dort…), François Manceaux, Français installé à Lisbonne, a attendu 2019 pour s’atteler à son premier long métrage de fiction qui sort enfin sur les écrans français, trois ans après la fin du tournage. Mais il peine à convaincre avec son voyage initiatique d’un réalisateur quinqua belge qui quitte son pays direction le Portugal. Son but ? Retrouver l’actrice portugaise dont il est follement tombé amoureux sept ans auparavant, avec l’aide providentielle d’une belle inconnue qui dissimule son identité réelle. Le soin qu’il apporte aux images, souvent très belles, est indéniable. Toutefois, elles ne parviennent malheureusement jamais à faire oublier un récit laborieux et confus à souhait qui finit par plonger le spectateur dans l’ennui. Il n’est guère aidé, il est vrai, par une brochette d’acteurs pas toujours très inspirés, Johan Heldenbergh (Ad Vitam) en tête
Anne Lenoir
La reprise
Sans toit ni loi, de Agnès Varda







Commentaires