"Dans leur parcours, dans les galères, les limites et la résilience, on se reconnaît totalement. On a vécu ça aussi avec Raph. Ça a été long, ça a été dur, mais on était tellement passionnés qu'on n'a même pas senti que c'était difficile."
À l'occasion de la sortie du Rêve américain, Raphaël Quenard et Jean-Pascal Zadi ont accepté de répondre aux questions des étudiants de l'école de cinéma EICAR pour Première. Inspiré d'une histoire vraie, le film d'Anthony Marciano raconte le destin de deux amis partis de loin qui vont devenir des agents stars de la NBA. Entre parcours atypiques, rapport à la légitimité et passion du jeu, les deux comédiens se livrent sans filtre.
LE PARCOURS
[HUGO] Vos chemins sont radicalement différents : école prestigieuse d'un côté, autodidacte de l'autre. Est-ce que le cinéma laisse aujourd'hui plus de place aux trajectoires atypitiques ?
JEAN-PASCAL ZADI : Oui, je pense qu'il n'y a pas de parcours formel, il n'y a pas un chemin, il y en a plusieurs, il y en a mille. L'essentiel, c'est l'amour que tu as pour ce que tu fais. Et cet amour va construire ton chemin, peu importe d'où tu viens. (À Raphaël Quenard.) Mais attends, t'as fait une école prestigieuse, toi ?
RAPHAËL QUENARD : Moi, j'ai suivi les Cours Cochet, mais franchement, j'ai plus appris en faisant de la figuration et des courts métrages. J'ai dû en faire 200. C'est hyper instructif. Pour répondre à Hugo, je dirais que oui, le cinéma se nourrit de cet atypisme des trajectoires, de la pluralité des acteurs. Même s'il s'agit d'une simple figuration, c'est en le faisant que tu apprends. Et quand bien même tu aurais fait une école, ça ne veut pas dire que ce que tu as à raconter vient des tripes. Il faut que ton engagement et ta volonté de raconter une histoire soient sincères.
JPZ : Je n'ai pas eu de formation, mais je n'ai jamais eu l'impression que ça me manquait. Parce que quand je joue, c'est comme si je ne jouais pas. Ma seule quête, c'est : est-ce que j'y crois, est-ce que je crois à la scène et au personnage? Quand je n'y crois pas, je suis nul à chier. Mais dès que j'arrive à y croire, je me sens plus cadré. Et ça sonne juste. Est-ce que dans mon oreille, ça semble vrai ou pas ? C'est la seule question que je me pose.
RQ : T'as raison. La seule règle, c'est : penser, c'est jouer. Si tu penses à la situation et à rien d'autre, tu ne te regardes pas jouer. À partir du moment où tu t'écoutes dire la réplique, c'est mort. Tandis que si tu crois vraiment au truc, comme tu le fais dans la vie, le public est obligé de l'accepter.
LA LÉGITIMITÉ
[YANIS] Est-ce que vous vous êtes déjà sentis illégitimes ?
ENSEMBLE : Tout le temps.
JPZ : Il n'y a pas un moment où je me sens légitime. Je me dis qu'à chaque instant, je peux sauter. Hier, à la sortie de l'avant-première du film, une dame est venue me voir et m'a dit : "Le film est super, et avec les noms qu'il y a, ça va marcher." J'ai pensé : "Avec les noms qu'il y a... mais de qui elle parle ?" Et naïvement je lui ai demandé. Quand elle m'a dit : "Ben toi et Raphaël", j'ai réalisé que j'avais encore du mal à me sentir à ma place.
RQ : Un nom, c'est rien. On doit toujours se remettre en question. Dans l'industrie, il y a des films avec des gens oscarisés qui font moins de 10 000 entrées. Le risque est toujours là. Il est permanent et éternel. Et tant mieux ! Parce qu'au final, c'est ce qui permet de maintenir ta motivation. Je crois qu'il faut surtout ne pas se sentir légitime quand tu es artiste. Même quand t'es Dujardin, je pense que t'es toujours en panique.
[ROMAIN] Le fait d'avoir réalisé des films change-t-il votre rapport au jeu ? Est-ce plus confortable de revenir ensuite comme acteur ?
JPZ : Oui, mais alors vraiment oui. Et je vais dire un truc qui va peut-être choquer, mais pour moi, être "juste acteur", c'est les vacances. J'ai commencé à réaliser, à jouer, à écrire et à produire très tôt. J'ai toujours vu le métier à 360 degrés. Donc quand je suis uniquement acteur, je me dis : "Mais attends... c'est ça leur métier?" Tu arrives, tu t'assois, on te dit : "Là tu joues ça", "là tu fais ci", "là tu fais ça". Des vacances. (Rires.) Il y a même eu une période où je ne respectais pas du tout ce métier d'acteur. Parce que quand t'as réalisé une série, quand t'as tout porté sur tes épaules, les décors, les invités, les délais, la pression, tu te dis : "Acteur, c'est tranquille." Et puis, j'ai commencé à jouer des rôles plus complexes comme Prosper [dans le film de Yohann Gloaguen]. Et là, j'ai compris. J'ai compris que non, être acteur, ça demande une concentration folle, une présence permanente. Aujourd'hui, je respecte profondément ce métier. Mais mon endroit d'accomplissement, c'est réalisateur-acteur. Parce que là, j'ai tout ; je m'abandonne dans l a scène, et ensuite je reprends du recul, je vais regarder le combo. C'est le métier total pour moi.
RQ : Je suis d'accord à un million de pour cent. Quand t'es uniquement acteur, tes angoisses prennent une place énorme. C'est le seul truc qui occupe ton esprit. Quand tu réalises, ces angoisses-là existent toujours, mais elles sont replacées dans un ensemble beaucoup plus vaste. Il y a tellement d'autres problèmes à gérer que certaines peurs de comédien passent au second plan. Par exemple, au montage, quand t'es acteur, tu peux ruminer une scène pendant des jours. Mais quand t'es réalisateur, tu sais que tu peux tricher. Tu peux poser une voix off, réaménager un rythme, ajuster. Ca change complètement ton rapport au jeu et ça permet de relativiser.
LE FILM
[LINA] Dans Le Rêve américain, comment avez-vous évité la caricature sociale ou communautaire ?
JPZ : Il n'y a pas de caricature puisqu'on suit une passion et une amitié. Je n'ai même pas l'impression de jouer un Noir. Ce qui nous intéresse, c'est la quête, la passion et les obstacles qui se dressent devant les personnages. Et ces obstacles ne sont pas des obstacles pour les Noirs. Ce sont ceux qui bloquent la route des gens qui ne sont pas du milieu et qui doivent gravir une montagne pour atteindre leur objectif.
RQ : Ce sont des problématiques à hauteur d'homme. Du coup, tu vois que c'est possible pour tout le monde à force de travail. Toutes les épreuves qu'ils traversent ne font que renforcer leur motivation. Ils préfèrent mourir que d'abandonner. La puissance du rêve qui les habite est d'un niveau d'obsession absolu. Ils n'ont même pas l'option de se poser la question d'abandonner.
JPZ : Dans leur parcours, dans les galères, les limites et la résilience, on se reconnaît totalement. Et aussi dans un autre truc : ils galèrent tellement avant d'accéder à leur rêve qu'ils ne voient pas la galère passer. On a vécu ça aussi avec Raph. Ça a été long, ça a été dur, mais on était tellement passionnés qu'on n'a même pas senti que c'était difficile. Moi, j'ai kifé.
DOUTER, CREER, EXISTER
[CAMILLE] Qu'est-ce qui vous a donné envie de continuer quand personne ne vous attendait ?
JPZ : Je me suis accroché parce que je savais que ma parole était singulière. J'ai un peu un regard extérieur et je sais qu'en arrivant dans le jeu, deux comme moi, il n'y en avait pas. Ma façon de voir les choses, ma manière d'être, étaient uniques. Tu ne peux pas te dire tout seul dans ta chambre : "T'es singulier." Ta mère ne va pas te le dire non plus. Mais je savais que ça n'existait pas dans le cinéma français. Et puis, soyons honnêtes, c'est aussi quand tu vois des gars que tu trouves pas terribles bien installés que t'as envie d'y aller à fond...
RQ : Et on est sûrement cet exemple-là pour d'autres !
JPZ : On est toujours le "pas ouf" de quelqu'un. Mais nous, on a vu des "pas ouf" dans des films et ça nous a donné de l'espoir.
RQ : Un jour, j'étais figurant, et je regarde un très grand comédien, un immense acteur faire une scène. La première prise n'est pas exceptionnelle. À la deuxième, je vois sa main trembler : J'ai pensé: "Lui, il tremble ? Avec tout ce qu'il a fait, toutes les récompenses ? Si lui tremble, je vais trembler aussi. Je tremblerai toujours, même à son niveau." Ça m'a fait désacraliser le truc.
[CHLOÉ] Quels conseils donneriez-vous aux étudiants qui rêvent de cinéma ?
RQ : T'as un iPhone avec une caméra qui filme. Vas-y ! Une fois, Quentin [Dupieux] a dit à une jeune étudiante : "Fais ! N'arrête jamais de faire, et dans cinq ans, envoie-moi ce que t'as fait. Si c'est sincère et passionné, je te garantis à 100% que ça sera valable." Peu importe d'où tu viens, peu importe qui tu es, le cinéma a besoin de nouvelles énergies tout le temps et de nouvelles têtes. Si c'est vraiment ce que tu veux, tu vas y arriver. Si ça te fout la flemme, si ça te fait chier, tu n'auras pas l'énergie.
JPZ : Raphaël a fait 208 figurations. Moi j'ai fait trois longs métrages autofinancés, sans personne, sans rien. Je ne l'ai pas fait parce que je voulais de la fame. Je l'ai fait parce que j'en avais besoin, parce que c'était en moi. Et parce que je n'avais pas le choix, tellement j'aimais ça. Quand t'as pas le choix et que t'as ça en toi, rien ne peut t'arrêter.
[FATOU] Vous souvenez-vous de votre première vraie fierté dans ce métier ?
JPZ : Quand j'ai fait mon premier documentaire sur le rap en 2005, Des halls aux bacs. J'avais acheté une caméra à crédit à la Fnac. J'étais au chômage, je galérais. J'avais trop de gens autour de moi qui subissaient leur vie alors que ce qui me faisait me lever le matin, c'était précisément que je voulais choisir ma vie. Je n'avais fait aucune étude de documentaire, de réalisation. Quand j'ai vu le premier montage, j'ai ressenti une immense fierté. Je me suis dit : "Je suis capable de faire ça." Ni les César ni les box-offices n'égalent jamais cette sensation.
RQ : Moi, c'était sur un court métrage non payé. Il y avait une bonne énergie, j'avais fait des impros. À la fin, des gens de l'équipe, des acteurs sont venus me voir : "Tu m'as tué, c'est bien ce que tu as fait." Je me suis dit que je pouvais faire un truc à des gens. Créer chez eux une réaction. J'ai compris que je pouvais réaliser quelque chose que d'autres aimaient sincèrement.
JPZ : La satisfaction, c'est pas quand on te donne une récompense ou quand tu es numéro un. Le premier des plaisirs, c'est quand tu te rends compte que c'est possible.
[NASSIN] En un mot, quel est votre rapport au cinéma ?
JPZ : Liberté.
RQ : Liberté c'est bien... Non : épanouissement. Non, attend, mieux : la grâce. Le cinéma pour moi, c'est ça: la grâce, l'harmonie.
Le Rêve américain. D'Anthony Marciano. Avec Jean-Pascal Zadi, Raphaël Quenard... Au cinéma le 18 février.







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