Faire rire, c'est du sérieux. Philippe Lacheau et Jamel Debbouze le prouvent en confrontant leurs visions de la comédie autour du Marsupilami. Stratégies du gag, rapport à la salle, héritage d’Alain Chabat, mépris du métier : entretien sur le genre roi du ciné tricolore.
La rencontre n’était pas évidente. Philippe Lacheau incarne une comédie où chaque gag est préparé comme une chorégraphie. Ses films (Babysitting, Alibi.com, Nicky Larson…) sont des machines calibrées pour le grand public, avec des scores au box-office qui filent le tournis. Jamel, lui, vient de l’impro, et il a cette capacité à transformer n’importe quelle situation en moment de comédie par sa seule présence. Ils se sont trouvés autour du Marsu.
Le Marsupilami, cette bestiole mythologique imaginée par Franquin dans les années 50, est devenu un symbole de la BD franco-belge. Alain Chabat en avait fait un carton en 2012. Treize ans plus tard, comment revenir sur un tel monument sans se planter ? Comment faire un film qui ne soit ni une suite ni un remake, mais une autre vision ? C’est tout l’enjeu du Marsupilami, qui réunit deux écoles de comédie française autour d’une créature jaune à queue démesurée. Un pari risqué.
Au bar du Pathé Palace, à Paris, Philippe Lacheau et Jamel Debbouze viennent de terminer la séance photo. Ils se sont prêtés à tout ce que demandait Julien Lienard, le photographe de Première. Autour d’eux, le staff s’affaire : leurs grosses valises sont déjà là, prêtes pour la tournée de salles qui les attend dans l’heure qui suit.
L’excitation est palpable. Ça rigole, ça vanne. Et quand on s’approche pour l’interview, Jamel lance, grand sourire : "Ah ben on est contents de te voir pour ce film. Parce que nous, on aime bien Première, mais on a l’impression que vous nous aimez un peu moins quand on vient défendre des comédies." Il dit ça en rigolant. Mais ça cache un truc plus profond. L’interview vient de commencer.
PREMIERE : Jamel, je peux rebondir sur ce que vous venez de dire ? Il y a un problème avec la comédie dans la presse ?
JAMEL DEBBOUZE : Pas que dans la presse ! Dans le milieu en général, dans le métier. Je suis heureux que tu me poses la question parce que j’avais envie d’en parler, mon ami. C’est vrai que, d’une manière générale, sauf auprès du public, on souffre d’une certaine condescendance. Philippe, ça revient souvent dans vos interviews. On a l’impression que les critiques vous blessent vraiment…
JD : Il est plus sensible que moi, lui.
PHILIPPE LACHEAU : (Rires.) On fait des films pour le public. C’est notre priorité. On est donc comblés si les gens sont contents, si on entend les rires dans la salle. Les bonnes critiques, ça arrive après, c’est un bonus. Mais c’est vrai que Première, comme tous vos collègues qui parlent de cinéma… Dès que vous avez la mission de défendre le septième art, on a le sentiment d’une forme de condescendance. Mais c’est peut-être parce que vous ne voyez pas le film comme il faut.
JD : Ça change tout, mon ami. Je te jure que ça change tout.
On entend souvent cet argument-là. C’est un peu facile, non ?
PL : Non, parce que ce n’est pas une question de légitimité, c’est une question de contexte. On a besoin d’avoir votre avis. On dit juste que vous ne voyez pas le film dans les conditions pour lesquelles il a été conçu.
JD : La question, ce n’est pas de payer sa place. Ça ne changera rien au problème. Le problème, c’est que tu ne seras jamais dans une salle avec 300 personnes qui rient. Et ça, c’est le film. Le film, c’est une expérience collective.
PL : On fait des films calibrés pour être vus en public, pour les passer comme un spectacle vivant. Et on travaille tout autant, si ce n’est plus, sur une comédie que sur un drame.
JD : C’est une belle phrase ça. Parce que dans le noir, sur un drame, je ne saurai jamais si tu as été touché ou pas. Alors que pour la comédie, si ça rit pas, ça rit pas. Si le gag ne fonctionne pas, on rentre en dépression. Si je n’ai pas le rire, je peux arrêter de manger pendant trois jours. Je te jure, ça m’est arrivé.
PL : J’ai l’impression que c’est plus scientifique de faire de la comédie que du drame. Il y a quelque chose de quasiment mathématique. Et ça va plus loin : on pleure tous des mêmes choses, mais on ne rit pas tous des mêmes choses.
JD : C’est pour ça que faire l’unanimité sur une comédie, c’est plus dur.
Et Marsupilami, c’était ce défi-là ?
PL : Complètement. L’idée était de réaliser la comédie la plus large possible, qui touche tout le monde, de 7 à 77 ans. Comme l'a dit Jamel, on ne rit pas tous des mêmes choses. Géographiquement aussi, les choses diffèrent : les films de la bande à Fifi marchent toujours mieux en province qu'à Paris. Moi, je revendique de faire de la comédie populaire, j’en suis fier.
JD : J’ai fait des drames, des films engagés, j’ai été à Cannes avec Indigènes. Mais je ne suis jamais allé le revoir en salle. Les comédies, je vais les voir à chaque fois. Parce qu’il n’y a rien de plus jouissif que d’avoir écrit une scène, mis un an à l’écrire, et d’attendre, planqué avec les gens : est-ce que ce qui a fonctionné au tournage, au montage, va parvenir aux spectateurs ?
C’est ce que vous disiez, Philippe, ce côté mathématique.
PL : Exactement. Notre moteur, c’est le doute. Vous avez le gag dans votre tête, vous l’écrivez, vous le tournez, vous le montez, et vous avez le verdict un an et demi après dans une salle. Sur le Marsupilami, on a coupé quarante minutes de film. Principalement des gags qui ne fonctionnaient pas assez bien. Parce que la comédie ne peut pas souffrir la médiocrité ou l’absence de travail.
JD : En France, on ne fouille pas assez à cet endroit-là. À part de rares exceptions – et je mets Philippe dedans, je l’ai vu bosser. Le sens du gag, c’est ce qu’il y a de plus compliqué dans notre métier. C’est ce sens du gag qui vous a donné envie de tourner ensemble ?
PL : Complètement. J’avais très envie de travailler avec Jamel et je suis fan de la BD. Gamin, je rêvais de devenir dessinateur. Quand il a accepté de faire le film, on était au début de l’écriture. C’était important de savoir tôt s’il embarquait. Et dès qu’on a su qu’il était là, ça nous a permis de dessiner l’histoire autour de lui.
Vous, Jamel, vous avez passé votre carrière à chercher des troupes. Qu’est-ce que vous avez vu chez Fifi et ses potes ?
JD : Ils m’ont intrigué au départ. D’abord, ils m’ont énervé, la bande à Fifi. Ils sont arrivés à Canal+, ils faisaient des trucs marrants, ça m’énervait. Premier réflexe. Il y avait un style, une bande. Et j’ai effectivement passé mon temps à vouloir être bien entouré. Je viens d’une famille nombreuse et il n’y a rien de plus jouissif que de faire partie d’un groupe qui rigole, qui s’amuse sincèrement. Fifi et sa bande, ils s’aiment vraiment, ce sont de vrais amis, ça se ressent à l’écran, un peu comme le Splendid à l’époque. Et tu as envie de faire partie de leur délire.
Mais concrètement, vous ne bossez pas de la même manière tous les deux. Comment ça s’est passé sur le plateau ?
JD : J’ai toujours cherché des partitions de comédie rassurantes. Tu sais ce que c’est, une comédie rassurante pour un comédien comme moi ? C’est d’être servi par des situations. Et qu’on n’attende pas seulement que je fasse le clown et que je remplisse, que je colorie avec mon style. Une vraie situation comique, c’est une situation qui peut être jouée par n’importe qui et qui sera drôle pareil. Eh ben, Philippe sait faire ça.
PL : Et puis on appartient à deux familles de comédie différentes. Moi, je suis dans le gag pur, le visuel, la mécanique. Jamel, il est plus dans le dialogue, la situation, l’incarnation. Il n’est pas cascadeur. Moi, je peux passer une heure à régler un gag physique, un timing. Lui, il va chercher la bonne réplique, le bon regard.
JD : Et c’est pour ça que ça fonctionne bien sur le Marsu. Parce qu’il fallait les deux. Du visuel, de l’action, du gag pur, mais aussi du dialogue, de la situation, du personnage. C’est complémentaire.
À l’écriture, vous avez pris en compte l’héritage du film d’ Alain Chabat ? Parce que ça reste un souvenir fort pour beaucoup de gens…
PL : On ne peut pas se comparer à Alain Chabat. C’est le seul à savoir faire du Alain Chabat. Il fallait qu’on s’en écarte. Pas faire une suite, mais une autre version, avec nous. Le film d’Alain, c’est un style très BD, très cartoon, une espèce de film-univers. Notre idée était plutôt de faire une grande parodie, un hommage à des œuvres comme E.T. Ou d’imaginer un animal extraordinaire plongé dans la vraie vie, et de voir ce que ça donnerait. C’était ça la vision artistique.
JD : Et moi j’étais le passeport entre eux. Ce sont deux pays complètement différents. Et le fait de s’éloigner du film d’Alain était très malin de la part de Fifi. On présente le film en ce moment, on demande aux gens qui a vu le premier, c’est 70 à 80 % de la salle. Tu sens que certains sont rassurés par le fait qu’il y ait évidemment le Marsupilami.
Mais on n’est pas dans la même proposition. Vous avez dû adapter votre style habituel, Philippe. Pas de gros mots, pas de violence…
PL : Oui, c’est aussi une contrainte qu’on s’est fixée pour faire un vrai film familial. Pas de gros mots, pas de scènes sanglantes. Faire très attention avec la grossièreté. Avec quand même deux degrés de lecture, pour ceux qui aiment nos films habituellement, afin qu’ils puissent s’y retrouver. Notre hantise était que les parents s’ennuient. Il fallait que tout le monde puisse passer un bon moment.
Vous vous êtes imposé des contraintes d’écriture ?
PL : On est obligé d’être encore plus créatif dans les situations, dans le visuel. On a beaucoup travaillé sur le Marsupilami lui-même, sur ce qu’il pouvait faire, comment il réagit. C’est un personnage à part entière.
JD : Et là-dessus, Philippe est un obsédé. Il peut passer des heures à régler un mouvement de queue, une expression du Marsu. Parce que tout passe par là. L’animal doit être drôle, attachant, crédible. Avec tout ce travail, toute cette exigence, au final, c’est quoi le but ?
PL : Divertir les gens. Proposer une heure trente à l’inverse des problèmes du monde. Du soleil, des couleurs qui pètent, de la légèreté et du ciel bleu.
JD : Et les César ou la Palme d’or, on s’en fiche. Ce n’est pas la priorité. Ce sont les rires. Le temps fera le reste. Le Splendid, ils ont dû avoir un César d’honneur à 72 ans. Pierre Richard à 80 piges. PL : Les comiques américains, c’est pareil. Les frères Farrelly chopent un prix avec Green Book. Todd Phillips, c’est avec Joker qu’il a eu la reconnaissance. Ces mecs de comédie, c’est quand ils changent de registre qu’ils arrivent à être reconnus.
Mais vous, vous ne rêvez pas de faire autre chose un jour ?
PL : Si, bien sûr. J’adorerais faire un thriller, un film d’action pur. Mais là, maintenant, je suis heureux de faire rire. Et le Marsupilami, c’était un peu un rêve de gosse qui se réalise.
JD : Moi, j’ai fait autre chose. Mais à chaque fois, je reviens à la comédie. Parce que c’est là que je me sens vivant. Quand tu entends une salle exploser de rire sur un truc que t’as écrit, que t’as joué, il n’y a rien de plus fort. Bon… du coup : on aura combien d’étoiles ?
De Philippe Lacheau. Avec Philippe Lacheau, Jamel Debbouze, Elodie Fontan... Durée: 1h39. Actuellement au cinéma.







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