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Tout comme Knight of Cups n’était pas un film sur Hollywood, Song to Song n’est pas vraiment un film sur la scène rock d’Austin.

Song to Song donne l’impression d’être un remix de dix films d’où Terrence Malick extrairait les moments les plus saillants pour les compiler dans une mixtape furieuse et désordonnée. Cette compression a pour conséquence de décupler le pouvoir des gestes, comme si la vie entière en dépendait. Les personnages se frôlent, se touchent, se caressent le ventre, s’embrassent du bout des lèvres, voire scrutent la gorge du conjoint pour y chercher son âme. Si Song to Song est un film grave, c’est aussi, paradoxalement, le plus romantique du cinéaste ; le plus léger, Malick revenant tout doucement à un cinéma plus dialogué, et osant même un montage au sens Team America – Police du monde du terme ; et le plus volontiers porté à l’autodérision quand par exemple Iggy Pop apparaît, le temps de se moquer des producteurs de cinéma voulant placer des rock stars dans leurs films pour apporter l’énergie dont ils manqueraient. Des rock stars, il y en a pléthore dans Song to Song. De l’envoûtante Lykke Li en ancienne conquête de Ryan Gosling, à Patti Smith racontant à Rooney Mara la (vraie) disparition de son mari dans la scène la plus émouvante du film, Song to Song mélange fiction et réalité jusqu’au vertige. La preuve, c’est que le rocker le plus déjanté du récit n’est finalement ni l’iguane Iggy ni la jeune génération représentée par les Black Lips, mais bel et bien Val « Jim Morrison » Kilmer dans une apparition hallucinée, entre David Bowie piratant Twin Peaks – Fire Walk With Me et Beef dans Phantom of the Paradise (dont Song to Song semble être une reprise unplugged – Jack Fisk est à la déco dans les deux versions !), avant d’être littéralement expulsé du film par le (vrai) assistant réalisateur, Batan Silva.

FILM DE GUERRE

Malgré son style aérien, Song to Song s’apparente souvent à un film de guerre. Guerre prenant différents atours : celle de l’artiste contre l’industrie, des enfants contre leurs parents, de l’amour pour lequel il faut lutter afin de préserver une flamme sans cesse vacillante, des aspirations artistiques qu’il faut savoir abandonner pour connaître une vie meilleure ou des pulsions intérieures les plus noires qui vous emportent vers l’abîme si on ne les repousse pas. Non, Terrence Malick ne déteste pas les clichés. Si ses derniers films ont abandonné les terres de la mythologie pour en apparence rejoindre celles de l’ultra-contemporanéité, il semble au contraire que jamais ses personnages n’ont été plus abstraits que dans ses oeuvres situées de nos jours. Sous le vernis moderne se cache un récit médiéval épique où les châteaux prendraient la forme de villas extraordinaires, où le méchant roi avec lequel on établit un pacte faustien serait un producteur façon Richard Branson (Magneto-Fassbender pour jouer le premier supervilain malickien), la dame-poétesse une jeune rockeuse cumulant les petits jobs pour subvenir à ses besoins, la pauvre bergère amoureuse du souverain une serveuse sexy et dépressive, le héros troubadour, un compositeur naïf cherchant sa voie sous la figure tutélaire d’Arthur Rimbaud. Le champ de bataille, lui, serait figuré par ces festivals de musique où s’agitent des masses désordonnées de spectateurs que Malick filme comme les crabes de Voyage of Time – Au fil de la vie. Dans ce conte des temps anciens, nos aventuriers de l’amour perdu rencontreront sur leur route des fées aux visages connus ou non, toujours promptes à leur prodiguer de bons conseils, ainsi du Sex Pistols John Lydon incitant les enfants à obéir aux règles imposées par les parents pour mieux les piétiner ensuite, ou de cette étonnante prostituée à la peau marquée poussant une Natalie Portman confuse à dissocier son esprit de son corps. Si ce film, génial, navigue « song to song », au final, le concept album qui en découle pourrait avoir pour titre « Chansons de gestes ».