Le cinéaste nous raconte comment le regretté Laurent Cantet et lui ont choisi les débutants Eloy Pohu et Maksym Slivinskyi pour incarner les rôles centraux du film
A qui doit on le casting d’Enzo, à commencer par ses deux interprètes principaux qui y font leur première apparition à l’écran : Eloy Pohu et Maksym Slivinskyi ?
Robin Campillo : A Laurent (Cantet) ! De la même manière que c’est lui qui avait eu l’idée du film il y a quelques années. L’histoire d’un adolescent qui ne se sentait pas à l’aise dans sa famille plutôt bourgeoise, comme s’il n’appartenait pas à la même classe qu’eux. Laurent en a écrit un premier traitement avec Gilles Marchand puis voilà deux ans, quand Gilles a dû partir sur un autre projet, il est venu me voir pour savoir si ça pouvait m’intéresser. J’ai adoré ce traitement et j’ai tout de suite dit oui. C’est à ce moment- là qu’il a appris qu’il était atteint de ce cancer qui allait l’emporter. Mais jamais je n’avais pensé qu’il s’éteindrait avant le début du tournage. J’avais juste passé un pacte avec lui : on allait tout faire ensemble de l’écriture au montage en passant par la réalisation où j’aurais été là les jours où il se serait senti moins bien et pour rassurer les assurances. La vie en a décidé autrement mais c’est bien Laurent qui a trouvé le décor principal du film, cette carrière près de La Ciotat et qui a pu choisir ses comédiens principaux, même si j’étais présent lors des auditions bien sûr.
Qu’est ce qui vous a séduit chez Eloy Pohu qui tient le rôle- titre du film, cet ado de 16 ans qui décide, contre l’avis de son père, de devenir apprenti maçon ?
Eloy est venu aux essais avec son frère qui, ayant envie de devenir technicien, voulait surtout essayer d’être présent d’une manière ou d’une autre sur ce tournage. Et pour être honnête, leur première scène d’audition n’a pas été très convaincante. Ils ne jouaient pas très bien. Mais à leur décharge, c’était une scène d’improvisation très compliquée et pas très bien écrite. D’ailleurs, on ne la retrouve pas dans le film, au final. Bref, c’était un peu un cadeau piégé. Mais malgré tout j’ai tout de suite vu qu’il avait la personnalité pour le rôle. J’ai donc dit à Laurent que j’allais prendre le temps de travailler avec lui avant de le faire jouer une autre scène où il devrait disputer avec son père – que je jouerai, moi. Pour cela, j’ai essayé de le pousser pour qu'il se mette un peu plus en colère. Mais il n'y arrivait pas et m’expliquait… que ça ne lui arrivait jamais dans la vie. Je trouvais ça très drôle ! (rires) Alors je lui ai dit de jouer comme s’il se parlait à lui- même. Et là, il a été incroyable. Mais je n’ai fait au fond qu'emprunter les chemins de sa personnalité qu’il partage avec Enzo ce côté très lunaire. Comme si le temps s'arrêtait et qu'on était obligé d'être pris dans sa pensée, dans sa réflexion, dans sa logique. Cette scène d’audition a en tout cas tout débloqué chez lui. Il a senti la zone où il pouvait être à l'aise par rapport au personnage. Et comme il fait de la natation à haut niveau, c’est quelqu’un qui a naturellement une auto- discipline. Une fois sur le plateau, il connaissait son texte par cœur, il n’avait pas le trac et une facilité à jouer assez fascinante.
ENZO: UNE HISTOIRE DE TRAVAIL ET DE DESIR [CRITIQUE]Et comment Maksym Slivinskyi – qui joue l’ouvrier qui trouble Enzo sur ce chantier de La Ciotat - est arrivé, lui, sur le projet ?
Maksym nous avait envoyés une vidéo qu'on avait adorée avec Laurent car il parlait sans interruption en croyant son français parfait ! Mais, même si on était loin de tout comprendre, il émanait de lui un charme vraiment dingue, sans jamais être dans la séduction. Une espèce d'empathie très forte qui va là aussi avec son personnage. Tout comme son côté très positif. Dans la vie, il travaille lui aussi comme ouvrier. Il n’avait jamais fait l’acteur. Et il s’est révélé particulièrement excellent. Je pense par exemple à une scène de colère qu’après une première prise, je lui avais demandé de jouer un peu fort pour que son personnage se mette un peu plus en colère. Et au montage, j'ai choisi la première prise. Car ce qu'il avait proposé était beaucoup plus sobre mais beaucoup plus juste. C’est vraiment un type assez étonnant,
Son personnage était ukrainien dans le scénario ou c'est parce qu’il a été choisi qu’il l’est devenu ?
Non, tout cela préexistait et ce même avant l’invasion russe. Mais Maksym a apporté de son histoire personnelle au film. On s'est un peu inspiré de son trajet, de sa relation à la guerre. Il a transformé son personnage comme Eloy a transformé celui d’Enzo. Ils étaient si heureux d’avoir été choisis par Laurent…. Ils ont apporté à ce tournage une énergie extrêmement jubilatoire et communicative.
Enzo. De Laurent Cantet et Robin Campillo. Avec Eloy Pohu, Maksym Slivinskyi, Elodie Bouchez… Durée : &h42. Sortie le 18 juin 2025







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