Carl Reiner
Zuma/Abaca

Mort avant-hier à 98 ans, l’acteur, scénariste et réalisateur était l’un des rois de la rigolade US.

Surtout connu en France pour son interprétation de Saul Bloom dans Ocean’s Eleven et ses suites, ou pour ses apparitions dans Mon Oncle Charlie, Carl Reiner était aux Etats-Unis une figure comique de légende. A l’annonce de sa mort, les grands noms du rire et du show-biz US se sont tous empressés de lui rendre hommage : Jerry Seinfeld, Adam Sandler, Conan O’Brien, Stephen Colbert, Jimmy Kimmel, Sarah Silverman, Steve Martin, ainsi bien sûr que son fils, l’acteur et réalisateur Rob Reiner, et son vieux copain Mel Brooks. "Comme si 2020 n’avait pas déjà été suffisamment cruelle…", a tweeté Jason Alexander (alias George Costanza dans Seinfeld), résumant la tristesse générale et le sentiment que les professionnels du rire venaient de perdre un patron, un pionnier. Retour sur les hauts faits d’armes de l’homme aux 11 Emmy Awards, réalisateur de quelques-uns des films les plus hilarants de Steve Martin, et dont la carrière se sera étendue sur sept décennies.

Il a créé le légendaire Dick Van Dyke Show

Né dans le Bronx en 1922, Carl Reiner avait fait ses classes d’amuseur public dans les années 50, en interprétant et en écrivant des sketchs pour Sid Caesar et son émission Your Show of Shows – une sorte d’ancêtre du Saturday Night Live. Dans la writer’s room de l’émission, on pouvait croiser d’autres futurs géants comme Mel Brooks, Neil Simon ou Woody Allen. En 1961, Reiner crée sa propre série télé, The Dick Van Dyke Show. L’idée ? Plutôt que de chercher des high concepts ou de tenter de marcher sur les plates-bandes d’I Love Lucy (la reine des sitcoms), Reiner décide de faire marrer les gens en racontant… sa vie. Celle d’un scénariste de télé banlieusard, marié, père de famille. Dick Van Dyke (futur acteur de Mary Poppins, qui donne son nom au programme) jouera son alter-ego à l’écran. Cinq saisons de 1961 à 1966, 158 épisodes, 15 Emmy Awards à la clé (dont 5 rien que pour Reiner), des épisodes figurant dans divers classements des "meilleurs épisodes de tous les temps"… The Dick Van Dyke Show est un hit, et appartient à la longue lignée des séries sur les coulisses de la télé, presque un genre à part entière, dans lequel s’illustreront plus tard Aaron Sorkin (Sports Night, Studio 60) ou Tina Fey (30 Rock). La sitcom est également entrée dans l’histoire grâce à son utilisation pionnière des rediffusions : la chaîne CBS réalisa en effet que les reruns estivaux étaient un bon moyen de fidéliser de nouveaux spectateurs, avant le lancement d’une nouvelle saison. Quant à la dimension autobiographique de la série, elle fournit également la base d’un roman écrit par Carl Reiner, Enter Laughing, dont l’adaptation théâtrale, avec Alan Alda en tête d’affiche, fut un triomphe, avec pas moins de 400 représentations à Broadway. Enter Laughing sera ensuite, en 1967, le premier film réalisé par Carl Reiner pour le cinéma.

Il a formé un duo démentiel avec Mel Brooks

Ils sont certes un peu moins mythiques que Dean Martin et Jerry Lewis ou Abbott et Costello, mais tout aussi tordants : Carl Reiner et Mel Brooks (qui vient, lui, de fêter ses 94 ans) était adorés dans les années soixante pour un numéro célébrissime et à hurler de rire intitulé "The 2000 Year Old Man" : Brooks y jouait un homme prétendant avoir 2000 ans, et Reiner était l’intervieweur, le "straight man", le clown blanc, qui posait des questions avec le plus grand sérieux du monde. – « Est-ce vrai que vous avez 2000 ans ? » - « Bien sûr que oui, vous voulez voir mon permis de conduire ? » Cette comedy routine était prétexte à des improvisations sans fin. Reiner, imperturbable, poussait son copain Brooks dans ses retranchements, le questionnant sur l’invention du fromage, des applaudissements, ou sur ses rencontres avec Sigmund Freud ou Jésus ("Il venait au magasin, il n’achetait jamais rien !"). Sorti en 1960, l’album 2000 Years With Carl Reiner and Mel Brooks fut un best-seller, et donna naissance à toute une série de 33 tours enregistrés par les compères au cours des deux décennies suivantes. Ci-dessous, une version du sketch (en VO), au Colgate Comedy Hour, en 1967 :

 

Il a mis Steve Martin sur orbite

Déjà une rock-star de la comédie dans les années 70 grâce à ses spectacles explosifs, Steve Martin va devenir un poids lourd du cinéma au début de la décennie suivante, en concevant avec Carl Reiner quatre films tournés quasiment coup sur coup : Un vrai schnock (alias The Jerk), Les Cadavres ne portent pas de costard, L’homme aux deux cerveaux (dans lequel l’acteur joue le docteur Hfuhruhurr, un nom qu’aucun autre personnage que lui n’arrive à prononcer au cours du film) et Solo pour deux. Des cartons populaires, gorgés d’humour absurde, déconnant, graveleux, qui révèlent la machine de guerre comique qu’est Steve Martin et mériteraient d’être aussi connus sous nos latitudes que les chefs-d’œuvre des ZAZ ou de Mel Brooks. Méconnus ici, ils ne sont pas non plus sans influence : le plus identifié du lot, le délire cinéphilo-fétichiste Les Cadavres ne portent pas de costard, a par exemple pavé la voie à La Classe américaine de Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette. Reiner et Martin n’ont plus tourné de films ensemble après 1984, mais sont restés complices. Dans sa nécrologie de Carl Reiner, le Hollywood Reporter rappelle cette vanne sublime de Martin : alors que le réalisateur était célébré par la TV Academy en 2011, l’acteur avait envoyé un message vidéo à son copain : "J’aurais adoré être avec toi ce soir, Carl, mais je suis en train de dîner de l’autre côté de la rue."

Pour rendre hommage à Carl Reiner, le réalisateur Edgar Wright a quant à lui posté hier sur Twitter cet extrait génial de The Jerk, qui, si vous comprenez l’anglais, vous donnera une idée assez précise de l’humeur non-sensique des films du tandem Reiner-Martin :

 

Il a engendré Rob Reiner

Dans la famille Reiner, il y a donc également le fils, Rob. Lui aussi scénariste, acteur, réalisateur, et plus connu en France que son paternel grâce à un impressionnant run de films dans les années 80 : Spinal Tap, Stand By Me, Princess Bride, Quand Harry rencontre Sally. Les Reiner père et fils sont un rare exemple de duo de réalisateurs père-fils qui auront cartonné au cinéma en même temps, et pas à une génération d’écart – le Spinal Tap de Rob sort en 1984, soit la même année que Solo pour deux, le dernier des films de Carl avec Steve Martin. Chez les Reiner, on se marrait en famille : dans la fameuse scène de Quand Harry rencontre Sally où Meg Ryan simule un orgasme dans un restaurant, la cliente qui conclut la scène avec la punchline "Je vais prendre la même chose qu’elle" ("I’ll have what she’s having") est Estelle Reiner, maman de Rob et femme de Carl (morte en 2008). Rob Reiner, 73 ans, a tweeté mardi 30 juin : "Mon père est décédé la nuit dernière. Alors que j’écris ces mots, mon cœur souffre. Il était le phare qui me guidait."