Les 2 Alfred
Why Not Productions

Avec Les 2 Alfred, labellisé Cannes 2020, l’un des as de la comédie française s’attaque à l’ubérisation de la société. Bruno Podalydès décrypte pour nous son univers, sa relation avec son frère Denis et l’évolution de son travail.

PREMIÈRE : Les 2 Alfred, c’est un peu votre premier film politique...

BRUNO PODALYDÈS : (Rires.) Notez bien « rires ». Franchement, que répondre à cette question ? J’en ai un peu marre d’entendre que tout est politique. Et puis, j’ai envie de vous dire que tous mes films sont politiques, même Bécassine !

Sauf que dans Les 2 Alfred, vous dressez le portrait d’une société qui va mal, gangrenée par l’ubérisation et l’ultra-connectivité.
Oui, oui. Les gens n’ont pas conscience du bain dans lequel ils sont. Les salariés doivent répondre à des objectifs opérationnels. Le management fondé sur le bench-marking est très puissant et ouvre la voie à la robotisation des gens. C’est même en train de gagner l’école. On ne mesure plus l’intelligence ou la culture des élèves, mais leur capacité à répondre à un objectif mesuré et mesurable. Si on ne fait pas attention, on devient des machines. Ne serait-ce que par l’utilisation d’un langage composé d’acronymes ou l’application de protocoles. Et, à l’inverse, on s’attelle à ce que les machines s’humanisent, comme l’appli Siri dont je ne veux pas me servir. On parle même de mettre des robots, qu’on tente de doter d’émotions, dans les Ehpad parce qu’on manque de personnel.

Quel est votre rapport aux nouvelles technologies ?
Je me méfie des résistances aux changements – je ne suis pas de ceux qui se braquent devant une innovation – pour autant je ne suis pas un béni-oui-oui qui saute de joie devant l’arrivée de la 5G. Depuis toujours, je note dans un carnet chaque arrivée technologique. J’essaye de mesurer ce que ça va nous apporter et ce que ça va nous enlever. C’est un réflexe de scénariste de comédie : à chaque fois qu’une nouvelle technologie arrive, elle engendre son lot de situations burlesques.

Par exemple ?
J’ai senti avec le MP3 que la musique allait être vulgarisée mais qu’on allait perdre en qualité. De manière générale, le numérique nous a fait changer de point de vue. Si on regarde un film sur un iPhone, on va surtout retenir les informations des plans (il tourne la tête à droite, il rentre dans un bistro, il ressort et monte dans sa voiture) alors que si on voit la même scène au cinéma, on va ressentir le changement d’acoustique entre l’extérieur et l’intérieur de la voiture qui va se traduire par une sensation physique chez le spectateur. Le rapport au film de cinéma permet beaucoup plus d’interactions.

Les 2 Alfred n’est pas ancré dans le réel, vous ne citez jamais Uber ou Apple. Ne prenez-vous pas le risque de rester dans la fable ?
J’aime bien ça, au contraire ! Je pense que les gens sont tout à fait capables de ramener le film à leur propre vie. Le saut n’est pas énorme à faire ! Si je donne des noms, je bloque l’imaginaire sur une marque, un lieu. La ville de Croisseuil n’existe pas. J’ai même tenu à remettre en page l’interface du téléphone pour ne pas être dépendant de celle d’Apple. En plus, la possession de telle ou telle marque induit une connotation sociale. Je l’ai fait aussi pour que le film ne vieillisse pas trop vite...

Après Bécassine !, film d’époque et adaptation d’un classique de la BD, vous cherchiez à faire quelque chose de plus moderne ?
En prenant comme matériau Bécassine, je voulais justement faire quelque chose de très moderne, un éloge de la gentillesse. J’avais ramené le film à des questions d’aujourd’hui sur le rapport avec les enfants. Je n’avais pas du tout le souci de reconstituer une époque révolue. D’ailleurs, mon film n’est absolument pas raccord historiquement. À l’inverse, comme vous le disiez, les nouvelles technologies peuvent être le prétexte à un conte à la Perrault. C’est ce croisement-là qui me stimule, plutôt que de rester totalement dans le passé ou totalement dans la modernité.

Les 2 Alfred : Bruno Podalydès à son meilleur [critique]

Comment avez-vous vécu la sortie de Bécassine ! et la levée de boucliers contre vous ?
Très mal ! À double titre, d’abord parce que je voulais faire un film pour les enfants et j’ai l’impression qu’on ne m’a pas laissé m’adresser à eux en me collant une étiquette d’auteur. Je voyais Bécassine ! comme un tournant dans ma carrière, assez éloigné de ce que j’avais fait avant, avec une héroïne féminine. Je mettais la barre assez haut dans certaines émotions. La sortie a été polluée par des considérations totalement dépassées sur l’identité bretonne. Ça ne venait pas des Bretons, mais de quelques extrémistes qui n’ont même pas voulu discuter avec moi et se sont basés sur la bande-annonce. Ils empêchaient même les gens d’entrer dans les cinémas! C’est courant maintenant de condamner sans avoir vu... Ça m’impressionne beaucoup. Les médias ont permis aussi aux réactions venues des réseaux sociaux de recevoir un écho. J’imagine qu’ils ont trouvé ça truculent qu’un film aussi innocent que Bécassine ! puisse faire l’objet d’une censure. Finalement, c’est un des films dont je suis le plus fier.

C’est une situation vraiment baroque pour vous qui êtes perçu comme un auteur « gentil ». Vous êtes rarement assassin…
Je pourrais avoir la dent bien plus dure, mais j’aurais l’impression d’être du côté de ceux qui ont raison. Et vous connaissez le proverbe : « Là où on a raison, rien ne pousse. » Je tiens vraiment à la liberté du spectateur. Je suis d’accord avec Truffaut quand il dit qu’un film ne doit pas être un règlement de comptes.

Il n’y a jamais de « méchant » dans vos films. Même le personnage de cadre autoritaire joué par Sandrine Kiberlain bascule... Pourquoi ?
J’estime, comme Walt Disney, que lorsque les gens sont méchants, c’est qu’ils ont une aiguille plantée dans le bas du dos. Dans le film, on découvre que Sandrine est sur la sellette par rapport à tous les jeunes qui arrivent. Elle vit avec l’angoisse permanente d’atteindre un objectif. Si elle n’adopte pas le nouveau langage et la compréhension des machines, elle va sauter. Il y a énormément de cadres supérieurs qui sont poussés comme ça vers la sortie. Du coup, elle doit donner le change avec une autorité et une exigence permanentes.

Vous-même, vous ressentez cette angoisse d’être poussé vers la sortie ? 
(Rires.) Plus ça va, plus je me rends compte que le nombre d’entrées, objectif mesurable par excellence, est prégnant. Il y a effectivement une contamination du tableau Excel dans tous les domaines. Après, j’évolue dans un métier où il n’y a pas d’âge de retraite.

Votre frère, Denis Podalydès, interprète encore une fois le héros de votre film. Comment décririez-vous votre relation de travail ?
Elle n’est pas si tranquille qu’on pourrait le croire. D’abord parce qu’on a maintenant des vies assez différentes et pas tout à fait les mêmes préoccupations. Politiquement, on n’est pas toujours sur la même longueur d’onde non plus. Mais on a deux ans d’écart et on a toujours joué ensemble de manière assez fusionnelle. On s’est entendu très tôt sur le plaisir du spectacle. Ce qu’on fait aujourd’hui reste naturellement le prolongement de tout ça, avec la même légèreté qu’ont les enfants. Ensemble, on arrive à oublier les enjeux d’un film. J’ai, il est vrai, un producteur, Pascal Caucheteux [Why Not], qui sait que cette relation est précieuse.

Depuis Comme un avion, vous vous offrez une place d’acteur de plus en plus importante dans vos films... Vous aviez besoin de vous autoriser à le faire ?
Tout à fait. Quand on grandit à l’ombre de Denis, dont j’étais et suis toujours tellement admiratif, c’est difficile de se dire comédien. J’ai acquis progressivement une confiance en moi. J’aime incarner ce personnage de vendeur, un peu baratineur. J’arrive comme un clown blanc.

 

Jouer chez les autres – Claire Denis, Catherine Corsini, Jeanne Herry – vous a-t-il aidé ?
Non, c’est beaucoup plus difficile que de jouer dans mes films. Je ne décide pas de refaire une prise ou de la choisir. Je le fais la plupart du temps par amitié. Je ne lis même pas les scénarios. En revanche, j’apprends mon texte au cordeau.

Vous n’avez pas peur que le fait de tourner toujours avec la même famille d’acteurs enferme vos films dans une petite musique ?
Je ne veux pas d’une autarcie, j’aime bien irriguer le film de nouveaux comédiens, mais je n’aime pas la phase de casting en soi, ça me gêne. J’apprécie aussi de confier des rôles à cette bande de comédiens – Michel Vuillermoz, Isabelle Candelier, Philippe Uchan, Jean-Noël Brouté, Patrick Ligardes, Florence Muller – que je trouve très bons et sous-exploités. Ils ont encore un potentiel énorme ! Ils ont souvent de petits rôles mais ils apportent tellement au film. Dans Les 2 Alfred, par exemple, Florence Muller est arrivée avec un personnage de fille refaite, limite à la Brazil.

La crise sanitaire que nous traversons vous inspire-t-elle ?
Il y a, malgré le contexte, des situations propices aux gags. J’ai été frappé au début du confinement par les vidéos sur internet, qui fleurissaient d’idées comme ces gens qui traversaient la rue dans des sacs-poubelle. Le port du masque en soi est très propice aux quiproquos. Ce qui nourrit la comédie, ce sont les contraintes. Et là, on est servis ! En même temps, ce n’est pas un sujet qui me fait envie. Je n’aime pas manquer de recul et m’empresser de traiter une actualité, à l’image des Américains. Comme en plus, on est en plein dedans, je m’en voudrais de traiter à la rigolade une crise qui a vraiment un aspect dramatique.

Qu’est-ce que le jeune réalisateur de Versailles Rive-Gauche, qui économisait sa pellicule, dirait au cinéaste que vous êtes devenu aujourd’hui ?
Je n’ai pas tellement changé. Je suis toujours dans la contrainte. Aujourd’hui, mon problème ce n’est plus la pellicule, mais le temps de tournage qui se restreint de plus en plus. Les fameux « films du milieu » dont parlait Pascale Ferran sont de plus en plus compliqués à faire. Sinon, je suis à la fois moins radical et plus sensible à l’écart des richesses scandaleux, insolent, de la société.