Alexandre Astier : "L'âme d'Astérix, c'est quelque chose de fragile"

Astérix

Rencontre avec Alexandre Astier pour parler du Domaine des Dieux.

On est tellement habitué à te voir crédité à quasiment tous les postes de tes créations (scénario, mise en scène, musique, montage, etc) qu’on a été un peu surpris par le générique du Domaine des Dieux. « Co-réalisé par Alexandre Astier. Réalisé par Louis Clichy », ça veut dire quoi exactement ? Oh, c’est juste la réalité de ce qui s’est passé. Deux mondes qui se rejoignent. Louis Clichy a des connaissances en animation que je n’ai tout simplement pas. Il vient de chez Pixar, il a passé quatre ans sur le film… Le réal d’Astérix, c’est lui, aucun doute là-dessus. Moi, j’ai fait des trucs plus en amont : l’écriture, le casting, l’enregistrement des voix… Donc mon empreinte est quand même très visible. Mon challenge, ici, c’était l’adaptation. Signer un film qui vient de Goscinny. Sans être impoli, mais sans être à genoux non plus devant le maître. C’est complexe parce qu’il y a des jours où il faut être prétentieux, d’autres où il faut être humble.

C’est quoi, alors ? Un « demi-film » d’Alexandre Astier ? Tu as toujours revendiqué très fort tous tes projets… Oui, en plus je suis actuellement dans une période où j’ai décidé de ne plus aller jouer chez les autres. A part peut être un petit cameo qui fait plaisir de temps en temps…

Tu l’as peu fait de toute façon… Oui, mais là je pense que je ne vais plus le faire du tout. Définitivement. Je n’ai aucun regret, hein, mais le temps passe et j’ai peur de ne pas avoir assez d’une vie pour faire ce que j’ai envie de faire. On me propose des trucs, mais je prends rien. L’exception, c’est Astérix. C’est comme si Scorsese m’appelait demain, j’y réfléchirais… Goscinny, c’est un très grand auteur populaire français, y en a quand même pas des masses. C’est un honneur de se voir confier un truc comme ça.

Donc, c’est une commande… Oui, mais une commande que j’ai modifiée. A l’origine, on m’avait proposé Astérix en Hispanie. C’est un super album, mais ça me paraissait difficile d’en faire un film. Il n’y a pas de vrai méchant, la vision de l’Espagne et des congés payés est très sixties… J’ai proposé Le Domaine des Dieux, qui est l’un de mes trois albums préférés.

Celui-là aussi est pourtant très ancré dans son époque. La construction des grands ensembles, l’accession des Français à la propriété, c’est plus franchement d’actualité… C’est vrai, mais pour moi ce n’est pas ça Le Domaine des Dieux. Le cœur de l’histoire, c’est la manipulation de César. A la place d’une attaque frontale, il choisit de jouer sur la cupidité des Gaulois et leur propension à s’engueuler entre eux. C’est un parallèle – modeste – qu’on peut faire avec Kaamelott. Les Gaulois sont des héros qui ne s’entendent pas, ils sont nés pour s’engueuler. Le village est toujours à deux doigts de s’écrouler et Le Domaine des Dieux raconte ça très bien. Ça offrait de vrais enjeux de cinoche.

C’était confortable d’accepter une commande après t’être mangé le mur avec ton premier film, David et Mme Hansen ? Tu devais ressentir un besoin de reconstruction, non ? Je n’ai pas vécu ça comme une prise de mur. Peu de gens l’ont vu, c’est vrai, il a été mal distribué, mais moi je n’ai jamais douté de ce film. Il fallait que je le fasse. A cet instant-là.

C’est compliqué pour toi, de dealer avec l’industrie du cinéma ? L’industrie en elle-même, non, c’est le marketing qui me pose problème. J’en veux à ces gens de prendre les spectateurs pour des cons, parce qu’ils font baisser le niveau. Ils se demandent ce qui va plaire au public mais moi, je refuse de faire mon métier comme ça. J’ai besoin d’être convaincu, de faire des choses sincères, qui viennent du ventre. Mais je n’ai pas non plus choisi le poste d’artiste maudit. Si je jouais dans un garage pour 40 personnes, on me ferait pas chier. Or, j’ai la prétention de penser que ce que je fabrique peut plaire au plus grand nombre.

 

C’est quoi, ta définition d’un film populaire ? Un film intelligent, compliqué et exigeant, qui parle à tout le monde. Il n’y a pas de film populaire sans une forme de vulgarisation. Faire un film populaire, c’est flippant. Ça consiste à se mettre à poil. Traditionnellement, on dit du cinéma d’auteur mais c’est au cinéma populaire que ça devrait s’appliquer. Parce que tenter de réunir dans une même salle les jeunes, les vieux, les familles et les bandes de potes, il n’y a rien de plus effrayant comme challenge. Regarde La Grande Vadrouille. C’était noble. Le problème, aujourd’hui, c’est qu’on est entré dans une période de merde où les gens du marketing expliqueraient à Gérard Oury que le IIIème Reich et la guerre, c’est « anxiogène ». « Trop dark ». On confond « populaire » et « de bonne humeur ». Moi, j’en ai rien à foutre d’être de bonne humeur !

Tu dis : « Il n’y a rien de plus effrayant comme challenge. » Astérix, ça t’a fait flipper ?Non, parce que l’histoire n’est pas de moi. C’est tellement solide. A moins de te vautrer totalement, il reste toujours les fondations… Mais je me suis posé des questions sur le langage que j’employais. Y a pas de gros mots, par exemple. Je me suis aussi interrogé sur mes effets de signature, la façon de les doser... J’ai pas mal poussé les discussions syndicales entres Romains parce que j’aime ça et que c’est un peu « kaamelottien ».

Un bon Astérix en live, ça te paraît possible ?L’âme d’Astérix, c’est quelque chose de fragile, et c’est dans l’animation qu’on la retrouve, tout simplement parce que c’est ce qui se rapproche le plus de l’immersion BD. Les acteurs n’y prennent pas le pouvoir sur les personnages. Le live, lui, est fait pour flatter l’acteur. On y va pour voir nos stars foutre des moustaches et faire les cons sur un truc hyper français. C’est une cour de récré, une blague, et personne n’a d’ailleurs jamais prétendu que c’était autre chose. On y va pour voir Depardieu, pas le vrai Obélix.

Obélix, justement. C’est sans doute le truc le plus fort du film, la façon dont tu le regardes. Tu lui confères une vraie puissance mythologique…Dans son côté Hercule, oui. Un peu Hulk, un peu King Kong. J’aime bien les démonstrations de puissance. Et je ne voulais pas me contenter de dire qu’Astérix, c’est une bande de bons gars débonnaires et bagarreurs. Dire qu’Obélix aime bien bouffer, ça ne m’intéresse pas. Par contre, empêchez-le de manger, et ça devient un monstre. Ça, ça me parle. Mais ça a fait grincer des dents. A un moment donné du film, Obélix semble quasiment mort, et ça a failli être problématique. J’avais besoin de l’immobiliser parce que sinon, il n’y avait pas de danger. Si j’avais pas pu faire ça, je n’aurais pas fait le film. J’ai besoin de mettre des trucs qui m’émeuvent, parce que sinon j’ai l’impression de ne pas faire mon travail. Et ça me rend malheureux.

Roger Carel qui double Astérix, ça aussi c’était une condition sine qua non ?Disons que sans lui, on serait partis amputé d’une jambe. C’est le meilleur. Notre oreille a été formée à sa voix. On a eu du bol, parce que quand on a démarré, il n’était pas question qu’il le fasse. Il avait arrêté le doublage. Grâce à Dieu, il est sorti de sa retraite pour nous. Providentiel. C’était très impressionnant de le voir s’asseoir derrière le micro : il y a toute une palette qui s’ouvre, il peut aller dans toutes les couleurs… J’en ai rien à foutre des notions d’« Astérix 2.0. », de ceux qui auraient voulu qu’on passe le truc à la machine à laver. Je suis sensible aux belles traditions. Carel, il fait exploser le personnage. C’était tout bénef.

Est-ce qu’à un moment donné, il a été question de faire appel à Depardieu pour doubler Obélix ?Oui, on en a parlé. Mais au moment d’enregistrer les versions témoins des voix, j’ai fait venir mon pote Guillaume Briat. Et mon oreille s’est faite à sa voix, j’ai pas réussi à m’en détacher. Il est hyper organique, Guillaume. A la base, c’était un simple figurant sur Kaamelott que j’ai rappelé parce que j’avais été impressionné par sa palette. On l’a imposé au studio.

Si Le Domaine des Dieux est un triomphe, tu signes pour la suite ?Si c’est un succès, la première fierté que j’en tirerai, c’est d’avoir manipuler du Goscinny sans le bousiller, mais sans m’effacer non plus. Si on nous retrouve tous les deux dans le film – beaucoup lui, un peu moi – ça me va. Après, si on me propose d’en faire un autre, disons que je préférerais écrire une intrigue originale plutôt que d’adapter un autre album. Histoire de franchir un cap.

Interview Frédéric Foubert et François Grelet

Astérix - Le Domaine des Dieux d'Alexandre Astier et Louis Clichy, avec les voix de Roger Carel, Guillaume Briat, Alexandre Astier, Lorant Deutsch, Laurent Lafitte, Géraldine Nakache... sort demain dans les salles

 

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