Emmanuel Marre raconte les compromissions d’un fonctionnaire collabo durant le régime de Vichy. Aussi épatant sur la forme que sur le fond, sans oublier d’être drôle.
"Les choses se passent en escalier dans la vie (…), et marche après marche, on peut prendre un chemin ou l’autre. Je pense qu’il est faux de penser que ça ne se joue à rien. Il y a du hasard mais aussi des parcours de petits renoncements ou, au contraire, de moments où l’on freine", disait hier sur France 2 Emmanuel Marre. Excellent résumé du propos de Notre Salut, son deuxième long-métrage après le déjà épatant Rien à foutre en 2022.
Le scénario s’inspire de la vie de l’arrière-grand-père du réalisateur et se déroule en 1940 : Henri Marre (Swann Arlaud, immense), pétainiste convaincu ayant perdu son mode de vie bourgeois, intègre l’administration du régime de Vichy, où il défend ses méthodes de "management" - ne pas prononcer le « t » à la fin - et d’organisation du travail pour « gagner en efficacité ». Il a d’ailleurs publié un livre à compte d’auteur là-dessus, qu’il refourgue à chaque interlocuteur qu’il croise : Notre Salut.
Henri est un homme rongé par le besoin de revanche sociale (géniale scène d’ouverture dans une fête où l’on comprend immédiatement tout du personnage) et prêt à servir aveuglément son pays. Deux moteurs surpuissants qui mèneront ce raté qui se rêve géant à une compromission en pente douce, plus ou moins consciente.
Sur la forme, Emmanuel Marre casse tout de ce qu’on pourrait attendre d’un récit sur la collaboration, avec une caméra au poing libre comme l’air, quelque part entre un épisode de The Office ou de l’émission Strip-Tease, qu’on aurait confiés au chef opérateur de The Brutalist. Notre Salut ressemble à un docu dont les sujets ne seraient pas au courant qu’ils sont filmés, et pourtant le dispositif n’avance jamais masqué, Marre osant même utiliser des projecteurs pour éclairer ses personnages dans les séquences de nuit.
On savoure la sagacité - formelle, d’écriture, de jeu - du projet, tout en expérimentant sans surintellectualisation ou distance analytique la trajectoire de plus en plus sinueuse de son personnage. Sur ce point, Notre Salut ne se veut surtout pas bloqué dans une époque qui sentirait la naphtaline, mais fait constamment des ponts avec le présent. À l’instar de Rien à foutre, Emmanuel Marre met frontalement en garde contre la politique libérale, le modernisme à tous crins, la novlangue managériale et les techniques de management façon start-up, vus ici comme de parfaits terreaux pour préparer l’arrivée des régimes autoritaires ou dictatoriaux.
C’est un film qui réussit tout ce qu’il tente, jusque dans son artificialité, son ironie ou ses ruptures (les musiques anachroniques ; une scène de danse bizarro-absurde lors d’un dîner ; la contradiction entre les lettres échangées par Henri et sa femme et ce que l’on voit à l’écran), et qui met un point d’honneur à rester constamment drôle, même dans les nombreuses scènes de pure bureaucratie. Un miracle français.
Notre Salut, d’Emmanuel Marre, avec Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Mathieu Perotto… 2 h 30. Sortie le 30 septembre 2026.
Notre salut vu par Swann Arlaud et Sandrine Blancke (interview)







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