On vous croit
Jour2fête

Vendredi de tous les combats à Vannes : de la psychiatrie publique aux violences familiales, en passant par les Gilets jaunes, le cinéma continue d'interroger le réel.

Vendredi matin. Avant-dernier jour du festival Ciné Citoyen. Et direction l'hôpital. État limite, le documentaire de Nicolas Peduzzi nous emmène dans les couloirs surchargés de l'hôpital Beaujon à Clichy. Le film date d'il y a quelques années - il est dans la sélection coup de coeur du festival - et raconte ce qu'il faut raconter de l'hôpital psychiatrique. On en sort donc en colère. C'est la polysémie du titre, qui évoque à la fois l'état limite de l'hôpital, de la psychiatrie, mais aussi des patients et de la société. Peduzzi, qui avait déjà suivi une jeunesse texane dans Southern Bell avant de déambuler avec une rappeuse noctambule dans Ghost Song à Houston, pose cette fois sa caméra en France, et suit le docteur Jamal Abdel-Kader, jeune psychiatre de liaison ultra-dévoué, qui tente de remettre d'aplomb des cerveaux que la société a rendu fous, tout cela au sein d'un système sérieusement fragilisé. On reste donc collé à Jamal qui trace, baskets aux pieds. Son corps, propulsé dans les urgences, semble mû par une ténacité inouie. Il parle à ses patients toxicos, suicidaires, alcooliques, trouvant souvent les mots justes pour calmer des angoisses que l’on devine terrifiantes. Mais il est aussi de plus en plus affecté révélant les tensions du corps médical en proie à une paupérisation grandissante. 

L'après-midi nous emmène vers un autre combat, une autre urgence avec On vous croit d'Arnaud Dufeys et Charlotte Devillers. Avec Une place pour Pierrot, c'est ce qu'on a vu de plus fort en compétition. On sort un peu hébété de cette fiction très forte, qui nous plonge dans une autre institution. Cette fois-ci nous sommes dans un tribunal où se joue le sort d'une famille déchirée par l'inceste. "J'ai eu besoin d'une demi-heure pour m'en remettre" nous glissait le soir une confrère journaliste. 

Le film débute avec l'arrivée d'Alice (Myriem Akheddiou) et ses enfants au tribunal. On les sent au bord de la rupture, les digues prêtes à céder. Ils ont rendez-vous avec la juge des affaires familiales pour une audience où le père, accusé de violences sexuelles, conteste le droit de garde de la mère.

Dans cette salle d'attente, on mesure toute la cruauté d'un système qui contraint une mère et ses enfants à côtoyer celui qu'ils accusent de violences sexuelles. Le film tente de transformer en preuves tangibles les mots des enfants, leurs traumatismes, leurs silences éloquents. Puis vient le moment de l'audience. Dans le bureau feutré de la magistrate, chacun prend la parole selon un protocole immuable : les avocats d'abord, le père ensuite. Mais c'est quand Alice peut enfin s'exprimer que le film trouve sa véritable raison d'être. Sa voix, cadrée face caméra, devient cette parole confisquée que la fiction peut enfin libérer, créant un espace de réparation là où la justice peine à l'offrir.

C'est bien ça le sujet du film : l'écoute, le fait que la justice puisse (doive) entendre les victimes. Avec une habile économie de moyens, On vous croit concentre son attention sur l'essentiel : ouvrir un espace pour accueillir une parole primordiale. Servi par une interprétation au cordeau - la performance aussi subtile que puissante de Myriem Akheddiou -, le film use de tout le pouvoir d'incarnation de la fiction pour offrir une expérience transformatrice. Réparatoire ? 

A Vannes, Vincent Lindon et Marie Gillain en guerre

La journée s'achève sur Les Braises de Thomas Kruithof, avec Virginie Efira et Arieh Worthalter. Une histoire d'amour sur fond de Gilets jaunes qui interroge la manière dont le politique fait vaciller la cellule familiale. Karine et Jimmy, couple uni, voient leur vie bouleversée lorsque Karine s'engage dans la révolte sociale qui secoue le pays. L'héroïne incarnée par Virginie Efira découvre le sens du collectif en se politisant au contact du mouvement. Son mari, conducteur de bus joué par Arieh Worthalter, y croit moins, étant par nature plus individualiste. Le film explore donc la notion d'engagement citoyen et son impact sur la vie de famille et sentimentale. La question au fond est celle-ci : comment le réel percute-t-il le couple ? Comment l'engagement politique révèle-t-il ou creuse-t-il les fractures intimes ?

Kruithof, déjà auteur des remarqués La Mécanique de l'ombre et Les Promesses, filme avec justesse cette tension entre l'intime et le collectif, entre l'amour et la révolte ; et l'alchimie du duo Efira-Worthalter fait chauffer ces Braises

Filmer l'urgence du présent, ausculter les maux de notre époque sans détourner le regard. De l'hôpital public exsangue aux violences familiales, en passant par les mouvements sociaux, le cinéma devient ici un outil de diagnostic. Pas de sensationnalisme, mais la volonté de donner la parole à ceux qu'on n'entend jamais, de filmer ceux qu'on ne voit pas, de raconter les histoires qu'on préfère ignorer. Hier, à Vannes, le cinéma citoyen regardait la société en face, sans fard ni complaisance.