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L’Amérique seventies est un inépuisable réservoir à fantasmes. Au cinéma cette parenthèse (dés-)enchantée a donné lieu à un corpus de longs-métrages synchrones avec l’agitation d’un pays alors secoué de partout. Les cinéastes qui la regardent aujourd’hui ne peuvent s’empêcher de la recouvrir d’un romantisme pop. Kelly Reichardt (Wendy & Lucy, La Dernière piste, Certaines femmes, First Cow…), ne mange pas de ce pain-là. L’action de son Mastermind se situe au tout début de cette décennie à Framinghan, Massachussetts, petite ville assoupie dont la fiche Wikipédia peine à trouver une quelconque particularité. C’est dans cet angle mort et morne que la cinéaste de 61 ans a décidé de poser son regard, loin donc des bruits d’un monde dont nous parviennent discrètement les soubresauts. On le sait l’Américaine adepte d’un cinéma minimaliste, n’a jamais cherché la foule et les effusions. Elle filme ici un pays atone. The Mastermind est une sonate d’automne. Encore que, James (Josh O’Connor) fils d’un notable du coin (un juge, la chose n’est pas anodine), organise le vol de quatre tableaux du peintre abstrait Arthur Dove, pionnier de l’art non figuratif américain. Dans le magnifique musée de la ville, les gardiens roupillent sur leur chaise. Le coup est facile. Aidé de deux pieds nickelés, James réussi sans trop d’accrocs son forfait. The Mastermind débute ainsi à la façon d’un film des Coen première manière, lorsque les frères savaient encore regarder leurs personnages avec ironie et tendresse. Plus froide, Reichardt s’amuse avec eux mais garde par sa mise en scène une distance. Dans son Night Moves, elle avait déjà une façon bien à elle de noyer l’énergie d’une action extrême par un rétropédalage émotionnel, ses héros ne se montrant jamais vraiment à la hauteur des enjeux. Ici, les couleurs volontairement délavées du cadre annulent toutes disparités jusqu’à effacer les êtres et les choses qui s’agitent au-devant de lui. Ce ton sur ton d’où rien (ou presque) ne peut surgir, c’est le crédo même de cette histoire, celle d’un jeune homme moyen et sans aspérité qui dans son désir d’enrayer la spirale petite bourgeoise qui le noie ne trouvera que les échos moqueurs de sa propre impuissance. En cela la séquence dans la grange où James tente péniblement de cacher son butin est un pur moment de burlesque pathétique. Reichardt délaisse alors peu à peu les rives de la comédie pour un road-movie apathique dans une Amérique qui n’a rien à offrir. Ainsi lorsque James croit pouvoir trouver refuge au sein d’une communauté de hippies, il fait face à une porte close. La joyeuse bande est partie, seul un hobo fatigué est là pour l'accueillir. « Drôle de période » entend-on quelque part. James est toujours à contretemps des évènements. Le film semble se dissoudre lui-même, mais Reichardt le rattrape par le col à l’aide d’une bande son jazzy plutôt incongrue dans ce décor folk. La trompette be bop accompagnée d'un rythme de batterie tonitruant produit une vitalité qui contredit la lenteur affichée. Si quelque chose vit encore, elle n’appartient pas forcément à l’époque, du moins à l’image que l’on s’en fait mais à une énergie qui viendrait d’autre part, presque autonome. Reichardt laisse en suspension cette tension, n’affirme rien. Il faudra un final chaplinesque pour démontrer toute l’ironie grinçante de cette histoire. James dans son impossibilité à s’engager et faire corps avec les autres, sera piégé au moment même où involontairement il rejoint enfin le cours des choses. La fièvre de l’époque n’était décidément pas pour lui.
The Mastermind

