Toutes les critiques de L'Oeuvre invisible

Les critiques de Première

  1. Première
    par Thierry Chèze

    Il s’appelle Alexandre Trannoy. Ce ne vous dit sans doute rien. Mais une fois parvenu au terme de ce formidable documentaire, vous ne l’oublierez plus. Car aucune fiction n’aurait pu inventer ce qu’il a traversé. De 1949 à sa disparition en 1980, ce cinéaste, mentor de Jean Rochefort, a multiplié les projets ambitieux, en France et même à Hollywood. Outre Rochefort, Belmondo, Anouk Aimée, Ventura, Mastroianni ou Marlene Dietrich auraient dû en être les têtes affiches. Mais aucun n’est allé au bout. Pas plus que le film qui devait lui être consacré, écrit par Modiano et où Edouard Baer aurait dû l’incarner ! L’Oeuvre invisible raconte l’itinéraire de cet enfant maudit du septième art façon jeu de pistes. Où plus l’enquête avance, plus les gens témoignent avec enthousiasme sur sa flamboyance, plus l’énigme Trannoy s’épaissit. Parce que toute existence matérielle de ses films semble avoir disparu et que lorsque des bobines réapparaissent, elles ne font que renforcer le mystère.

    Bien plus que sa qualité cinématographique, ce qui compte dans ce type de film c’est l’art du récit que maîtrise sur le bout des doigts le duo Tambouret-Rodoniov. Par leur capacité à faire dialoguer le parcours chaotique de Trannoy et le chemin de croix qu’ils ont vécu, eux pour donner naissance à ce documentaire (les échanges par mail avec leur producteur sont savoureux). Et les quinze ans qui auront été nécessaires teinte le film d’une émotion poignante car la plupart des témoins (Anouk Aimée, Jacques Perrin, Jean-Claude Carrière...) – à commencer par Rochefort - sont morts entre temps… Et cette émotion épouse aussi pleinement ce qu’on finit par comprendre de Trannoy. Le fait qu’il se soit peut-être lui-même en permanence sabordé tout au long d’une vie chaotique où il a même fini par se prendre pour Kubrick ! Une histoire de cinéma(s) passionnante. A la condition sine qua none que tout soit vrai et pas une totale invention dans un jeu de petit malin qui serait vraiment sans intérêt, en contradiction avec toute la sincérité qui domine le film voire teinté d'une indécence malaisante en y associant post-mortem des personnalités décédées. Mais on n'a pas assez de cynisme pour envisager autant d'énergie déployée à créer un faux d'une banalité aussi confondante.