Le film s’ouvre sur un prologue terrassant. Une vignette douce et suspendue, où l’on découvre Mabel, une enfant rebelle et amoureuse de la nature qui va grandir sous le regard tendre de sa grand-mère au bord d’une mare. Le temps s’y écoule comme un souffle ; la lumière glisse sur l’eau ; et l’animation, sublime, adopte la douceur mate d’un pastel. Pendant quelques minutes, Pixar retrouve la pureté émotionnelle, la grâce et la puissance de ses grands classiques (et des Disney vintage) : rien que pour cette ouverture (qui évoque beaucoup celle de Là-haut), le film mérite votre attention.
Après, Jumpers va prendre une direction différente. Moins élégiaque et… plus zinzin. L’histoire - celle d’une jeune femme projetée dans le corps d’un castor, au cœur d’une forêt menacée par un projet urbain - navigue avec aisance entre des influences assumées. Il y a une part d’Avatar dans cette expérience qui consiste à glisser dans un corps qui n’est pas le sien - sauf qu’ici il ne s’agit pas de na’vis, mais de castors. On pense aussi à Pompoko (le chef-d’œuvre de Takahata) dans la révolte joyeuse et désespérée des ragondins face aux humains ; et même un peu à Vice Versa, lorsque le film nous emmène dans la tête des animaux. Ce mélange improbable tient bizarrement debout grâce à l’énergie que Pixar injecte dans chaque scène. Cette énergie, débridée, complètement cartoon, rappelle la meilleure période de DreamWorks, celle où l’animation semblait pouvoir éclater dans tous les sens sans jamais perdre sa ligne directrice. Jumpers prend un plaisir manifeste à jouer avec le rythme, à bondir d’une idée à l’autre, à multiplier les ruptures de ton sans jamais s’excuser. Le film avance avec la vitalité d’un animal fou qui aurait enfin retrouvé sa clairière : libre et totalement imprévisible.
Le studio se déleste ainsi (momentanément ?) de son obsession récente pour l’introspection (Elio, Élémentaire…), au profit d’un cinéma plus direct et plus joueur. Conséquence : on sent un plaisir quasi physique de mise en scène, une volonté de pousser les curseurs de l’humour très loin, même lorsque l’intrigue effleure des thèmes plus sombres : l’altérité, la perte, le rapport au vivant ou la tension entre progrès et préservation. C’est d’ailleurs la réserve : à force de courir vite, à force de multiplier les idées folles (un requin qui saute de la mer sur les bagnoles et se met à « voler », des castors qui enfilent un masque humain façon Mission Impossible…) Jumpers laisse parfois sur le bas-côté certains enjeux qui auraient mérité d’être creusés. Et sa conclusion, trop nette, trop optimiste, semble vouloir rassurer un peu trop vite : on la souhaiterait plus ambiguë. Mais cela n’entame pas l’élan général.
Au fond, Jumpers est un Pixar qui respire et qui ose s’amuser. Un Pixar plus proche de Tex Avery que des classiques Disney (malgré son prologue presque mensonger). C’est un film qui bondit, trébuche parfois, mais se récupère toujours (avec humour).