Des grands films sur la Résistance, il y en a eu. Sur l’Occupation, aussi. Sur la Collaboration ? Xavier Giannoli tente (et réussit en grande partie) le grand impensé/impossible du cinéma français.
Avant d’emprunter son titre à un recueil de poèmes de Victor Hugo, il semble que ce film se soit un temps intitulé Corinne Luchaire, du nom de la starlette qui lui offre ses rayons d’innocence désespérée. L’actrice émergente de 39-40 est jouée par une actrice émergente de 25-26, Nastya Golubeva, qui, du fait du changement de titre, n’a plus à définir le film mais juste à le voler, ce qu’elle fait une facilité déconcertante.
Mais ici, il y a aussi des « ombres, » qui ne sont pas celles de l’armée melvillienne bien connue mais celles de son envers maudit, la Collaboration. Elles entraîneront la disgrâce de la jeune star dans le sillage de celle de son père Jean (Jean et Corinne Luchaire, autre titre de travail), patron de presse et ami intime de l’ambassadeur de l’Allemagne nazie à Paris, Otto Abetz.
Giannoli applique les gimmicks et raisonnements de ses Illusions perdues, autre réflexion éthique sur le croisement entre l’ambition, les réalités d’une époque et le (pas très joli) monde des arts et du journalisme : voix-off, récit sur des années, immersion oppressante dans un world building somptueux, arcs de personnages où ambigüités morales et dérive tragique dorment tête bêche, comme dans une position érotique chantée par Birkin.
L’angle cinéma est irrésistible, il raconte les vertiges du vedettariat, l’ascension avant la chute de l’adolescente star, les comportements qui changent pour le meilleur (passe-droits, ovations) puis pour le pire (crachats, indignité) dès qu’on la reconnaît dans la rue. Son incarnation par Golubeva est estomaquante, qu’elle retrouve ici le phrasé années 40 ou qu’elle danse là au milieu de beautiful people de plus en plus laids à mesure que l’on s’enfonce dans le pourrissement opaque des années de guerre.
Le journalisme est l’autre mamelle du film et du destin fracassé de ses (anti)héros. Jean Luchaire (Dujardin, fantastique) incarne l’aveuglement coupable, quand la syllabe « -sion » vient se greffer à la fin du mot compromis. A quel moment cela se produit-il ? Quand donc le pacifiste de gauche du début du film se transforme-t-il en salaud intégral, cloué au pilori par le réquisitoire du procureur tribun Philippe Torreton, sorte de Mélenchon revu par Tavernier ? Le film déploie ses ailes, ses effets, ses références hollywoodienne (Casino, toujours, Babylone, déjà), son effervescence esthétique, au service d’une mise en parallèle transparente avec notre présent, sous la tutelle de Hugo, phare dans la nuit et prophète en son pays.
Les nouveaux temps 2026 étant un bégaiement de ceux des années 30/40, le poète (le cinéaste) ne peut se dérober devant son rôle politique. Sa capacité à énoncer le débat lui impose le devoir de le faire. Cette lecture des intentions du film, limpide, presque trop, s’installe dès ses toutes premières séquences. La messe est dite d’emblée, la sentence est actée – et exécutée – d’avance, l’ombre va tout recouvrir. Les rayons ? Quels rayons ? Là réside la petite réserve (relative, mais fondamentale) face à un film sinon objectivement épatant.
Il examine l’hypothèse d’un point de bascule, mais le fait en créant un continuum, un engrenage inexorable, sans retour, déjà définitivement enclenché au moment de l’illusion pacifiste de 1932. Le film perd là en nuance romanesque ce que la démonstration gagne en implacabilité à usage contemporain clef en main. Il est probable que Giannoli le sait, et même qu’il le veut. Sinon, pourquoi citer Victor Hugo ?
De Xavier Giannoli. Avec Jean Dujardin, Nastya Golubeva, August Diehl... Durée: 3h15. Sortie le 18 mars 2026







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