Jean- Jacques Beineix
Abaca

Le réalisateur de Diva et de 37°2 le matin s’est éteint hier à 75 ans après avoir profondément marqué le cinéma français des années 80. Par ses films et ses coups de gueule.

« Betty et Zorg sont orphelins » écrivait hier Béatrice Dalle sur son compte Instagram. Et avec eux les 3,6 millions de spectateurs qui avait fait de 37°2 le matin, le plus gros succès de Jean- Jacques Beineix au cœur des années 80. Un film culte que ses amoureux les plus enflammés sont allés voir et revoir en salles, quatre, cinq ou six fois d’affilée, comme ils le feront deux ans plus tard avec Le Grand Bleu de Luc Besson. Beineix, Besson, Carax alias la BBC qui défrisa, dans cette décennie- là, les gardiens du temple du cinéma français, jugeant avec dédain ces jeunes cinéastes qui affirmaient haut et fort l’importance de l’image, d’un esthétisme pop voyant et revendiqué dans leur cinéma. On adorait Beineix autant qu’on le détestait. Et il n’était lui- même pas le dernier pour aller à la castagne et dire tout haut ce qu’il aurait pu taire s’il avait raisonné en termes de carrière. Mais se faire tout petit était contraire à l’indocile qu’il n’a jamais cessé d’être.

Tout avait commencé pour lui à la fin des années 60 quand il décide de quitter la fac de médecine pour tenter le concours de l’Idhec, aux portes de laquelle il échoue. Mais qu’importe, le virus était là. Et c’est sur le terrain qu’il va apprendre son métier. Comme assistant réalisateur. A la télé (avec le feuilleton ultra- populaire Les Saintes chéries, réalisé par Jean Becker) et au cinéma pour René Clément (La Course du lièvre à travers les champs), Jerry Lewis (The Day the clown cried, resté inachevé) et surtout Claude Zidi (La Course à l’échalote, L’Aile ou la cuisse, L’Animal). Il signe ensuite un premier court, Le Chien de M. Michel en 1977 avant le saut dans le long métrage avec Diva en 1980. L’histoire singulière d’un facteur fou d’opéra coursé par des malfrats parce qu’il posède l’ultime enregistrement existant d’une cantatrice. Tout Beineix est dans ce film. Son ultra- formalisme, son goût pour le divertissement, son amour infini du romanesque. Et pourtant l’affaire semble mal engagée. Au bout de deux ou trois semaines, descendu par une grande partie de la critique qui pense (Serge Daney dans Libération en tête, vent debout contre son « esthétique publicitaire »), ce film sans star quitte l’affiche de la quasi- totalité des écrans, où cartonnent alors La Boum et Viens chez moi, j’habite chez une copine. Toutes les salles sauf une. Le Cinéma Le Panthéon à Paris qui va le garder à l’affiche pendant un an. Et semaine après semaine, le bouche- à- oreille va faire son office et permettre à Diva une ressortie massive après son triomphe aux César (4 trophées donc celui du meilleur premier film) jusqu’à cumuler plus de 2 millions d’entrées. Mais dans une interview donnée à Studio Cinélive en mars 2016, Beineix avait tenu à remettre les points sur les i sur cette success story à peu d’autres pareille. « George Cravenne, le président des César, a prétendu que ce miracle était dû à cette cérémonie. C’est faux. D’autant plus faux que Cravenne avait été lui- même l’attaché de presse de Diva et à l’entrée de la projo, il dissuadait les journalistes d’entrer dans la salle… »


Avec Beineix, ça défouraillait à tout va. L’intranquillité était ancrée en lui, dans le succès comme dans l’échec. L’absence de langue de bois, sa marque de fabrique. « A une époque, mes rêves étaient plus grands que mes compétences. Du coup, j’osais tout » avouait- il dans cette même interview de 2016 pour raconter La Lune dans le caniveau, son film post- Diva, adapté de David Goodis avec lequel ses détracteurs qui l’attendaient au tournant s’en sont donnés à cœur joie lors du festival de Cannes, où même Gérard Depardieu, son interprète principal avec Victoria Abril et Nastassja Kinski et Victoria Abril, se désolidarisera du film. « On avait sélectionné La Lune dans le caniveau en 1983 en pensant qu'il y aurait une polémique avec 50 % des critiques pour et 50 % contre. Donc parfait pour créer le buzz », se souvenait Gilles Jacob, délégué général du festival à cette époque, dans une interview à Studio CinéLive en 2012. « L'ennui est qu'au final il y a eu 95 % de contre. Beineix l'avait tout de suite compris. Et dès la conférence de presse, il est rentré dans le chou des journalistes avec la même violence avec laquelle ils avaient accueilli son film en projection par des sifflets et des cris d'animaux ». Des années plus tard, Beineix admettait ne pas l’avoir joué modeste mais rien ne pouvait gâcher chez lui le souvenir d’un tournage dans les studios de Cinecittà, sur un plateau entouré à droite par celui d’Il était une fois en Amérique de Leone et à gauche par celui d’Et vogue le navire de Fellini !


Sa réponse à ses détracteurs sera flamboyante avec 37°2 le matin, adapté cette fois- ci de Philippe Djian. Sans ne rien renier de La Lune dans le caniveau comme il l’expliquait à Première en avril 1986. « La Lune dans le caniveau restera toujours inattaquable, ne serait- ce que parce que je lui dois d’avoir fait 37°2. J’ai atteint avec La Lune… un sommet d’hystérie et de folie. Mais les deux films ont la même sincérité, la même spontanéité, le même goût du risque, le même enjeu, le même héroïsme qui va parfois aux confins de la connerie. Ce qui a changé c’est que cette fois j’ai essayé de supprimer la gratuité, de servir un propos, de supprimer tout ce qui n’était pas essentiel. Cela a été une ascèse, une auto- flagellation et, en même temps, un exercice amusant ». Au départ, il pense confier les rôles principaux de cette histoire d’amour passionnelle à Gérard Lanvin et Valérie Kaprisky avant, une fois le scénario terminé, de vouloir une inconnue pour incarner Betty. Dominique Besnehard lui présentera Béatrice Dalle avant de pousser pour qu’elle fasse couple à l’écran avec Jean- Hugues Anglade. La suite appartient à l’histoire du cinéma français. Sa scène d’amour inaugurale qui fera couler tant d’encre, la BO mythique de Gabriel Yared, la naissance d’une actrice hors norme et un succès qui fera le tour de la planète.


Les propositions vont alors affluer de l’autre côté de l’Atlantique, d’Alien 4 à Evita pour lequel Madonna le contacte directement. Il signera même pour Chapeau melon et bottes de cuir avant de renoncer, suite à des désaccords sur le scénario. Beineix n’ira jamais à Hollywood et ses trois films suivants, les trois derniers seront français. Roselyne et les lions avec Isabelle Pasco en dresseuse de fauves en 1989, IP5, l’ultime rôle d’Yves Montand en 1992 et la polémique immonde qui s’en suivit où, malgré les dénégations de Carole Amiel, le réalisateur fut accusé d’avoir tué le comédien et enfin le thriller psychanalytique  Mortel transfert en 2001 qui marquait ses retrouvailles avec Jean- Hugues Anglade. Trois films et trois échecs. Comme si la magie s’était évaporée, comme s’il était à jamais lié à une époque, une esthétique et tout un monde révolus.


Beineix ne restera pas pour autant inactif. De 1992 à 2012, il signe sept documentaires (Les Enfants de Roumanie, Otaku : fils de l’empire du virtuel, le making- of de Guillaumet, Les Ailes du courage, le film en IMAX d’Annaud ou encore Assigné à résidence consacré à Jean- Dominique Bauby, l’auteur du Scaphandre et le papillon, adapté plus tard par Julian Schnabel). On lui doit aussi une BD (L’Affaire du siècle), une autobiographie remarquée, un roman (Toboggan en 2020) ainsi que la mise en scène de Kiki de Montparnasse au Théâtre Lucernaire en 2015. Autant d’échappées belles qui ne l’auront cependant jamais consolé de ne pas avoir tourné de long métrage pendant plus de 20 ans, après avoir tenté en vain d’adapter Au- revoir là- haut de Pierre Lemaître avant Albert Dupontel et Le Démon d’Hubert Selby Jr (Last exit to Brooklyn, Requiem for a dream) dont il avait acheté en vain les droits. « Il faut se rendre à l’évidence, le cinéma français ne veut pas de moi », expliquait-il à Studio Cinélive en mars 2016. « J’ai bien reçu des propositions de mauvais remakes mais je n’allais quand même pas m’abaisser à ce genre de projets. Les producteurs m’ont oublié. Ou alors ils craignaient que je le vampirise. Et évidemment que je vampiriserais le film ! C’est ce que j’ai fait dès Diva qui était un film de commande. N’est ce pas le rôle d’un cinéaste que d’ajouter son univers ? » Avant d’avouer : « J’ai tellement morflé que j’ai développé au fil des ans une sorte de pathologie de l’échec. » Beineix parlait peu mais vrai. Sans se faire à lui- même les cadeaux qu’il ne faisait pas aux autres. Cette année- là, il avait adoré comme spectateur Youth de Paolo Sorrentino et Carol de Todd Haynes. « Qu’il existe de tels réalisateurs meilleurs que moi me console de ne plus faire du cinéma. » Depuis hier, ce sont tous les amoureux de Diva et 37°2 le matin qui sont inconsolables.

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