George Sikharulidze
Les Alchimistes

Rencontre avec le jeune cinéaste géorgien autour des influences de son puissant premier long métrage, sur lequel plane notamment l’ombre jamais écrasante de Truffaut

Panopticon est un film captivant car il aborde de nombreux sujets en profondeur : l’adolescence, la relation père-fils, les désirs sexuels, les prises de position politiques… Quelle a été l’étincelle initiale qui vous a poussé à écrire ce film ?

Il y avait en moi beaucoup d’émotions personnelles, accumulées au fil du temps. Un hiver, dans une cabane du Maine, j’ai décidé de les coucher sur le papier. C’est ainsi qu’est née la première version de 60 pages du scénario. Ces sentiments intérieurs touchaient à ma relation turbulente avec mon père, à la période mouvementée et aventureuse de mon éveil sexuel en Géorgie, et bien sûr au climat politique, avant et après le Covid, dans mon pays. Quand j’ai intégré la Résidence de la Cinéfondation, je suis venu avec ces 60 pages pour développer l’histoire. J’ai choisi de situer le récit en 2019 : même si une partie est autobiographique, il me semblait que l’adolescence en Géorgie, à ce moment-là, affrontait de nouveaux défis, plus actuels. Et à mesure que j’affinais le scénario à Paris, des événements extérieurs, culturels et politiques, qui se déroulaient en Géorgie, se sont naturellement intégrés dans le récit.

Panopticon de George Sikharulidze
Les Alchimistes

 

On aperçoit dans votre film des images des Quatre Cents Coups. Ce choix n’est sûrement pas dû au hasard. Pourquoi ce film ? Et quel est votre rapport à la Nouvelle Vague ?

Lorsque j’étais étudiant à NYU, je m’intéressais surtout à la théorie culturelle — Derrida, Foucault et surtout Roland Barthes, que j’adorais. Un jour, j’ai suivi un cours d’histoire et de forme cinématographiques. Le professeur nous a montré Les Quatre Cents Coups. J’ai eu une réaction très forte : pour la première fois, je voyais quelqu’un raconter son enfance et son adolescence de manière si intime, si proche, et j’ai compris que je pourrais peut-être moi aussi m’exprimer par le cinéma. Lorsque je suis arrivé à la Résidence de la Cinéfondation dans le 9ème arrondissement de Paris, j’ai découvert une plaque indiquant que François Truffaut avait vécu là et tourné de nombreuses scènes du film dans le quartier. Le soir même, j’ai revu le film et je me suis rendu compte que la grille par laquelle j’entrais chaque jour était le lieu exact d’une scène entre Antoine et René, quand ils décident de sécher les cours. Juste en face, à l’emplacement actuel du café KB, il y a l’entrée d’immeuble où ils cachent leurs cartables. Plus tard, en séjournant au Moulin d’Andé pour continuer l’écriture, on m’a montré la chambre où Truffaut avait habité et la salle de projection. Ce soir-là, en passant, j’ai entendu une musique familière : c’était Les Quatre Cents Coups, projeté avec la partition inoubliable de Jean Constantin. Tous ces signes m’ont décidé à inclure ce film en hommage. J’ai écrit à la famille Truffaut, qui a accepté avec enthousiasme. Finalement, le lien est simple : nos deux films mettent en scène un adolescent qui a ses deux parents, mais qui n’est accompagné par aucun des deux.


 

Certains films ont-ils influencé la création de l’atmosphère visuelle de Panopticon avec votre directeur de la photographie Oleg Mutu ?

Oui, beaucoup de films m’ont inspiré, mais pas vraiment pour leur atmosphère visuelle. Avant même l’arrivée d’Oleg en Géorgie, j’avais dessiné l’intégralité du storyboard. Nous avons suivi ces plans de très près, sauf lorsque le jeu des acteurs ou la météo nous obligeaient à improviser. Je savais que je voulais tourner en anamorphique : rester proche de Sandro, mon jeune héros, tout en montrant l’espace autour de lui. L’idée était d’être subjectivement aligné avec lui, tout en rendant visible qu’il est prisonnier d’une société qui le conditionne. Les films qui m’ont nourri étaient plutôt importants pour leurs récits et leurs personnages : Le Souffle au cœur de Louis Malle, Décalogue 6 de Kieslowski, et La Luna de Bertolucci.


 

L’écriture de votre personnage principal est particulièrement ciselée. On ne l’aime jamais vraiment, mais on ne perd jamais non plus une forme d’empathie à son égard. Était-ce complexe de maintenir ce fragile équilibre à l’écriture, au tournage et au montage ?

Oui, c’était un défi. Les gens n’aiment pas toujours l’honnêteté et la frontalité, mais je savais qu’il fallait écrire ce personnage sans fard, avec ses défauts et, parfois, quelques qualités rédemptrices. C’est pourquoi la scène d’ouverture plonge directement le spectateur dans un moment de frotteurisme public, avant de l’inviter à éprouver de l’empathie pour lui. J’aime les personnages proches de la vie réelle : complexes, ambigus moralement, avec des zones d’ombre.Une inspiration inattendue m’est venue de James Joyce et de Leopold Bloom dans Ulysse : un personnage parfois détestable, mais auquel on ne peut s’empêcher de s’attacher. Quand j’ai confié le rôle à Data Chachua, son tout premier au cinéma, nous avons beaucoup travaillé ensemble : discussions, visionnages, exploration des nuances du personnage. C’était une tâche exigeante, mais Data est intuitif et intelligent. Il est allé chercher des profondeurs qui se ressentent à l’écran.

Panopticon de George Sikharulidze
Les Alchimistes

 

Ce portrait d’un jeune homme accorde aussi une place importante à des personnages féminins forts. Pourquoi était-il essentiel pour vous qu’elles occupent cette place, face à des hommes absents ou fuyants ?

J’ai grandi entouré de trois femmes : ma grand-mère, ma mère et ma sœur. Je savais donc que dans le film, ce seraient les personnages féminins qui montreraient à Sandro le bon chemin. Avec du recul, je me rends compte que j’ai voulu, même inconsciemment, rompre avec la représentation stéréotypée et misogyne des femmes au cinéma où elles ont longtemps été cantonnées à trois rôles : la mère, la vierge, ou la prostituée. Or c’est aussi ainsi que beaucoup de jeunes garçons en Géorgie catégorisent les femmes en grandissant, et Sandro n’y échappe pas. Il voit Tina, sa petite amie, comme une sainte virginale qu’il souhaite épouser. Il réduit Lana, sa camarade de classe, à une fille qui vend son corps. Et il fantasme sur la mère de son ami. Mais la clé du récit est le moment où il comprend que ces femmes sont bien plus complexes que ces trois archétypes misogynes. Il découvre que Tina avait raison : elle n’était qu’une petite amie sincère et aimante. Il apprend à admirer Lana. Et il comprend que la mère de son ami est bien plus qu’un simple objet de désir. Ma relation préférée dans le film est celle entre Sandro et Natalia, cette coiffeuse qui aurait aimé devenir danseuse, mère d’un garçon qu’il a rencontré en jouant au foot. C’est à la fois une relation mère-fils, mais pas tout à fait ; une relation amoureuse, mais pas vraiment ; une amitié, mais qui dépasse cette catégorie. C’est justement cette impossibilité de classer la relation qui me touche et m’attire au cinéma.

De George Sikharulidze. Avec Malhaz Abuladze, Date Chachua, Salome Gelenidze...  Durée 1h35. Sortie le 24 septembre 2025