Eva Green et Daniel Craig dans Casino Royale de Martin Campbell
Gaumont Columbia TriStar

En 2006, l’interprète de Vesper Lynd avait accepté de raconter de l’intérieur son aventure sur ce film – diffusé ce soir sur France 2 - qui allait changer sa carrière. Flashback.

ARRIVEE SUR LE PROJET

Quand le casting de Casino Royale a commencé, je savais que les producteurs voulaient me voir, mais j’avais quelques réserves. Pas envie d’être une James Bond girl par exemple… Mais quand mon agent a réussi à se procurer le scénario, j’ai tout de suite partagé son enthousiasme. En fait, j’ai été très surprise car, généralement dans les Bond, le rôle des filles se cantonne au cliché de la poupée Barbie soumise. Cet aspect glamour fait rêver les gens. Dès la lecture de Casino Royale, je sens un ton nouveau. Le personnage de Vesper Lynd est tout sauf une bimbo. Le scénario remarquable de Paul Haggis me rappelle l’univers des films avec Spencer Tracy et Katherine Hepburn dans les années 40. C’est humain et romantique sans verser dans le sentimentalisme.

J’obtiens un rendez- vous pour un casting. Et, à partir de là, tout s’emballe. Les essais se déroulent le lendemain à Prague, où le tournage a déjà commencé ! Je dois apprendre un pavé de texte en moins de 24 heures. Paniquée, je ne dors pas de la nuit ! Et quelques heures plus tard, je me retrouve face à Daniel Craig… Dans la pièce, je suis accueillie par les producteurs Barbara Broccoli et Michael Wilson, apparemment très contents de me voir. J’en ressors avec le sentiment que tout s’est bien passé et je repars pour New- York où je vis à ce moment- là, le cœur allégé. Mais dès que je pose le pied à JFK, je reçois un coup de fil. Je dois reprendre le premier avion à destination de Prague pour de nouveaux essais. Je reprends donc l’avion et je repasse le casting avec, cette fois- ci, une scène dans un train. L’ambiance est extrêmement professionnelle, le tout filmé en 35 mm. J’avoue que, là encore, je flippe un peu. Barbara et l’équipe font tout pour me mettre à l’aise. Daniel aussi me soutient le plus possible. Mais ça ne me suffit pas. J’ai la nausée, je me sens mal. Daniel me prend alors les mains et me dit : « Ne t’en fais pas, moi aussi je suis passé par là et je sais à quel point c’est terrible ». Et là, je comprends progressivement, devant la débauche des moyens utilisés, que les essais réalisés deux jours plus tôt devaient être techniquement de mauvaise qualité : à cause du son et de la lumière, ils n’avaient pas pu me juger ! Sans compte qu’ils veulent aussi s’assurer que mon niveau en anglais est suffisant.

Le résultat tombe trois jours plus tard. La réponse est positive… Je dois donc m’envoler dès le lendemain pour les Bahamas, où le tournage se poursuit. La perspective de cette nouvelle aventure m’enchante et me stresse à la fois. Je commence à me dire que je n’aurai jamais le temps de me préparer convenablement, au vu de la quantité de dialogues à jouer.

Eva Green dans Casino Royale (2006)
Gaumont Columbia Tristar Films

LA PREPARATION

Me voilà aux Bahamas. Nous sommes à la fin du mois de février et ma première semaine sur place est consacrée aux essais costumes. En parallèle, je travaille aussi à fond l’anglais avec ma coach de Kingdom of Heaven. Vesper Lynd étant anglaise, mon accent doit être parfait, avec des intonations et un phrasé spécifiques. Et ma coach est idéale pour ça : très précise, très chiante dans le bon sens du terme, intuitive sur le jeu d’acteur, elle sait s’adapter. Elle est tout sauf une actrice frustrée.

Cette semaine de travail confirme aussi ma première impression : ce qui m’a tout de suite séduite à la lecture du scénario, c’est le rôle. Les dialogues de Vesper sont bourrés de jeux de mots. A ce titre, elle est vraiment l’égale de Bond. Comme lui, elle joue énormément sur l’ironie. On dirait presque deux jumeaux. Quand l’un commence une phrase, l’autre la finit. C’est le premier Bond où les dialogues ont autant d’importance. Bond est toujours aussi intelligent et charmeur. Mais on découvre une facette inédite chez lui : son côté émotionnel. Il est soudain humain. Et Vesper, tout en étant glamour, n’est pas une icône. Ils ont tous les deux les pieds sur terre. L’histoire d’amour qui les unit va construire le Bond qu’on a connu à travers les autres films, le Bond séducteur, tombeur, très peu investi dans ses rapports avec les femmes.

Eva Green dans Casino Royale (2006)
Gaumont Columbia Tristar Films

LE TOURNAGE

Après une semaine de travail intensif, arrive le jour de ma première scène. Elle est censée se dérouler dans la ville de Venise… recréée donc aux Bahamas ! Bond annonce à Vesper son désir d’abandonner tout pour elle. Et s’ensuit une scène d’amour. Pas le plus simple pour se jeter à l’eau ! Quand j’arrive sur le plateau, je suis choquée par le nombre de paparazzi présents qui essaient de me shooter en maillot de bain.

Aux Bahamas, on ne vit pas en huis clos. Daniel comme moi avons les échos de ce que la presse rapporte sur nous depuis plusieurs mois. Daniel en est très affecté. Ca lui met une pression supplémentaire sur les épaules : Bond, c’est comme la Reine en Grande- Bretagne, un monument national ! Pour ma part, tout ce qui est écrit me paraît stupide. On lui reproche d’être blond et de ne pas savoir conduire une voiture… Je suis certaine que tout cela semblera surréaliste après coup mais, sur le moment, il encaisse difficilement.

Pour ma part, j’apprends bien assez tôt par ma mère (Marlène Jobert) que, peu avant mon premier de tournage, cette même presse people a annoncé que les studios a voulu me virer tout en donnant des détails précis sur la manière dont je jouais, alors que je n’avais pas tourné un seul plan ! C’est aussi ça Bond. Ca attire les ragots ! C’est l’arène des jeux du cirque !

Après trois jours de tournage aux Bahamas, nous partons pour Prague où nous allons rester deux mois, avec quelques passages à Karlovy Vary. Dans cette ville, toute l’équipe est réunie dans un hôtel semblable à celui de Shining en plus petit et peu recommandé pour les claustrophobes. Mais ça permet de nous rapprocher. Car Bond c’est aussi une famille avec Barbara Broccoli dans le rôle de la mama ! Elle n’a pas qu’un rapport d’argent avec ce projet. Elle met son sang dans le combat ! Et sans doute parce que c’est une femme, je lui parle finalement plus qu’à Martin (Campbell) !

Au niveau du jeu, je prends beaucoup de plaisir. Moi qui ne suis pas du tout physique, je me retrouve à courir avec des talons hauts, je manie un pistolet et j’ai aussi droit à des séquences sous- marines pour lesquelles j’ai suivi des cours de plongée et appris à retenir ma respiration. Mais Vesper est cependant plus une cérébrale qu’une action girl. Il y a donc beaucoup de scènes de jeu proprement dit. Et là, Martin fait entièrement confiance à Daniel. Il nous laisse faire. Avant chaque scène, on s’accorde sur les intentions de jeu et ce d’autant plus que Martin est avant tout un metteur en scène d’action. Il sait exactement ce qu’il veut et comment le faire. Sur le plateau, derrière le moniteur, on dirait un enfant surexcité.

Dès le premier jour, Daniel est très « paternel ». Il ne cesse de me demander si tout va bien et j’ose à peine lui répondre tellement je suis timide. Notre rapport raconte le climat amical et familial du tournage. L’aspect grosse machine de Bond, je le découvre surtout avec la promotion. Jamais, je n’ai fait autant de presse pendant un tournage. Sur le plateau, les journalistes n’arrêtent pas de défiler avec une question à la bouche : « Alors ça fait quoi d’être une James Bond girl ? » A chaque fois, je réexplique donc qui est Vesper Lynd. Mais ça fait partie du jeu

Après Prague, on part pour le lac de Côme. Un lieu magique. A l’endroit précis de la scène de L’Attaque des Clones où Natalie Portman se promène dans un décor préraphaélite. Cette maison qui semblait fausse existe bel et bien. Elle appartenait à un explorateur sans héritier et a été transformée en un musée qu’on croirait tout droit sorti d’un songe

Une fois les scènes de Côme en boîte, on part à Venise tourner une scène d’action en extérieur. Et, forcément, les paparazzi sont de retour ! Comme nous sommes sur une barque, ils nous mitraillent depuis le pont. On se croirait à un photocall à Cannes. C’est vraiment n’importe quoi ! Impossible évidemment de les en empêcher mais ça rend la concentration difficile

Sur le plateau, je demande souvent des prises supplémentaires. Et, à chaque fois, Marin me les accorde. Il en fait lui- même beaucoup car il multiplie les angles de prises de vues. Parfois 30 ou 40 ! Ce tournage me permet donc d’apprendre à garder de la fraîcheur dans mon jeu. Et, au fil des jours, je me sens de plus en plus à l’aise. Je me connais par cœur. A chaque fois, au départ, je suis toujours très coincée, angoissée de ne pas être à la hauteur. C’est assez maso, je le reconnais. Mais l’adrénaline de ces moments me booste. J’ai besoin de travailler beaucoup, comme si je passais chaque jour en examen

Une fois les prises de vues en Italie terminées, nous partons terminer le tournage à Londres en extérieur et dans les studios Pinewood : des scènes où un « gentil » monsieur me jette dans un ascenseur, m’enferme dans une maison vénitienne qui coule et où Bond tente sous l’eau de me sauver. C’est dans cette dernière ligne droite qu’il est le plus difficile de garder son influx. On est en retard, il y a plus de scènes d’action que de jeu pur. On est souvent convoqués une journée entière sans jamais mettre les pieds sur le plateau. C’est humain que l’équipe perde un peu de son énergie, dans un tel tournage marathon. Mais pas Martin ! Je ne sais pas ce qu’il avale le matin mais il ne faiblit jamais. C’est vraiment un général d’armée !

Tout au long du tournage et même dans cette dernière ligne droite, chaque jour, je répète avec ma coach. Ce travail est uniquement centré sur les dialogues et le rendu d’un accent anglais très snob. C’est aussi une prof de voix grâce à qui j’apprends à contrôler ma respiration. Jouer en anglais demande une musique très différente du français. Et pour ça, on travaille même sur du Shakespeare dès qu’on a du temps libre. Il n’empêche, les doutes ne me quittent pas et c’est ma coach qui va voir les rushes à ma place et note les prises où le résultat est le meilleur. Elle travaillera même ensuite main dans la main avec le monteur et je ne remercierai jamais assez Martin d’avoir accepté cette situation. J’ai en effet énormément de mal à me regarder sur l’écran de contrôle. Ca me paralyse dans mon jeu. C’est du narcissisme négatif, je sais. Mais je n’y peux rien. La confiance totale que j’ai dans ma coach me permet d’éviter cette torture

Et puis arrive le dernier jour. Et comme dans tous les tournages qui se passent bien, je suis triste de quitter ceux avec qui j’avais créé des liens


EPILOGUE

Au moment où je termine ce journal, je n’ai pas encore vu le film. J’espère seulement qu’il va être fidèle au scénario et que l’action ne va pas l’emporter sur le reste, même si forcément elle occupera une place non négligeable. En tout cas, la seule présence de Daniel Craig me rassure. Etant aux premières loges, je l’ai trouvé incroyable et si investi dans son personnage qu’on sentait très bien sur le plateau que Bond était dangereux et sexy à la fois. Un mélange explosif qui est la meilleure réponse à toutes les conneries qu’on a pu entendre

Avant même que le film ne sorte, je sens un regain d’intérêt pour ma personne. Là, je vais partir tourner A la croisée des mondes, les royaumes du Nord de Chris Weitz. J’y jouerai une gentille sorcière. Et comme cette sorcière vole, je vais devoir travailler sa gestuelle. Je pense beaucoup m’amuser. Une fois encore !

Eva Green et Daniel Craig dans Casino Royale (2006)
Gaumont Columbia Tristar Films