I Live here Now
Tiny Apples

Rencontre au Festival du Cinéma Américain avec la fille d’Al Pacino, qui réalise son étonnant premier long.

Fille d’Al, Julie Pacino signe un premier long-métrage sous l’influence assumée de David Lynch. I Live Here Now raconte l’histoire de Rose (l’épatante Lucy Fry), actrice hollywoodienne qui, après une grossesse surprise - elle est persuadée d’être stérile - se réfugie dans un motel étrange, où son inconscient et ses traumatismes vont se matérialiser. Un film mental et hallucinatoire dont on a discuté avec la réalisatrice de 35 ans, présente au festival de Deauville.

Première : La façon dont débute I Live Here Now laisse à penser qu’on a affaire à un film sur l’expérience d’être une femme dans un monde d’hommes. Mais finalement, il n’y a qu’un seul homme dans le film, et ce sont les femmes les plus méchantes et dominatrices…
Julie Pacino :
Contente que vous l’ayez noté. C’est très délibéré et ça m’amuse de jouer avec les attentes du public, car c’est le genre de film qui s’y prête. Je suis très consciente de présenter l’histoire comme une guerre contre le patriarcat, pour finalement découvrir que le principal adversaire de mon héroïne est cette figure maternelle qui veut prendre le contrôle sur elle. En fait, j’explore la misogynie intériorisée à laquelle beaucoup de femmes sont confrontées. Et le personnage de Sheryl Lee est ainsi parce qu'elle contrôle également le corps de son fils. Pour elle, seul compte le pouvoir qu’on exerce sur l’autre.

Et généralement, c’est le genre de rôle qui revient plutôt à un homme.
Exactement. Mais c’est intéressant d’inverser les codes au cinéma, parce que c’est quelque chose qui se produit tout le temps dans la vraie vie : il y a des hommes misogynes et des femmes misogynes, c’est comme ça. Ce n'est pas rare de l’expérimenter. Le patriarcat et la misogynie sont des structures de pouvoir, de contrôle, et je ne pense pas que ce soit spécifique à un seul genre.

I Live Here Now
Tiny Apples

Vous parliez de Sheryl Lee [la Laura Palmer de Twin Peaks], qu’on est d’autant plus ravi de retrouver qu’elle est assez rare. Mais en la castant et en l’habillant dans une robe rouge qui rappelle les rideaux de la Red Room, vous êtes consciente que vous laissez le film se faire envahir par l’univers de Twin Peaks et donc de David Lynch ?
À l’évidence, mais en fait l’idée de caster Sheryl n’est pas venue de moi. On cherchait qui allait jouer le personnage et mon producteur a lancé : « Et pourquoi pas Sheryl Lee ? » C'était comme s'il avait reçu un signe de la part l'univers et quand il a dit ça, on aurait pu entendre une mouche voler dans la pièce. C’était parfait, sauf que Sheryl une actrice très sélective. Mais je lui ai tout de même envoyé le scénario et elle a eu une réaction très viscérale. Elle m’a posé de nombreuses questions pertinentes sur les thèmes et le message que je voulais faire passer. À la fin du coup de fil, il était clair que nous étions sur la même longueur d'onde quant à ce que le film devait exprimer. C’était un rêve de travailler avec elle et je la trouve totalement sous-estimée à Hollywood. Revoyez-là dans Fire Walk With Me, elle y est immense !

Et donc, quel est votre lien à Lynch ?
C’est lui qui a ouvert la voie à des films comme le mien. Il a ouvert la voie au surréalisme et à la création à partir des sentiments, des sensations, ce qui n’allait pas forcément de soi. Ses films m’ont aidée à vivre et je me suis tout de suite identifiée à sa façon de travailler. Je ne l’ai jamais rencontré… Par contre, comme lui, je pratique la méditation transcendantale. D’ailleurs, j’utilise sa méthode. 

Et ça fonctionne ?
Du feu de Dieu !

Mais qu’est-ce que ça génère chez une réalisatrice ? Des images ? Des sons ?
C’est difficile à décrire… C’est un peu comme… des mélodies ? Méditer vous donne une antenne pour capter des choses. Souvent,, je vois une image ou j’entends une phrase ou un morceau de musique dans ma tête, et je me rends compte que c’est une scène de cinéma. Et je commence à construite à partir de là. (Elle réfléchit et se met à rire) Bref, j’aimerais savoir comment ça fonctionne exactement, mais disons que c’est une sorte de connexion.

Votre film donne l'impression de pouvoir parler à n'importe quelle personne qui serait touchée par des traumatismes ou souffrirait d’anxiété aiguë, et en même temps il semble très, très intimement lié à votre histoire personnelle. Quelle part de vous y a-t-il dans I Live Here Now ?
Il y a sans aucun doute dans le film mes sentiments liés à un traumatisme vécu dans mon enfance. Mais la part la plus personnelle, c’est la façon dont je l’ai surmonté. En fait, c'est un peu comme si j'avais soudainement découvert que m’étais inventé une créé une sorte de conte de fées pour masquer à mon esprit ce qui m’est arrivé quand j’étais petite. Ce n’est pas pour rien que je suis aussi fan du Magicien d’Oz et d’Alice au pays des merveilles (Rires.) Je me protégeais de la vérité. Puis j'ai retiré ces couches une par une, j'ai réconcilié certains aspects de moi-même, et c’était un processus de guérison. Le personnage de Rose traverse cette expérience, elle doit en quelque sorte continuer à apprendre à faire encore et encore le même cauchemar, alors que son monde imaginaire est en train de s’écrouler.

Avant de prendre la décision d'aller encore plus loin en elle-même pour en arriver à la racine de son traumatisme. J'ai eu la chance d’avoir à mes côtés Lucy Fry, qui joue Rose, et qui a apporté beaucoup de sa personnalité.Elle et moi sommes devenues très proches pendant le tournage de ce film, et nous avons toutes les deux découvert encore plus de vérités sur ce que nous avions vécu quand nous étions petites filles. C'était intense, mais aussi très apaisant, et j'espère que c'est ce que les spectateurs pourront ressentir à la fin du film. I Live Here Now est une déclaration d’autonomie et de réappropriation de nos corps.

I Live Here Now n’a pas encore de date de sortie.