Rencontre avec la réalisatrice québécoise de cette savoureuse comédie d’émancipation au féminin, portée par des dialogues ciselés et une mise en scène tordante
PREMIÈRE : l’origine de Deux femmes et quelques hommes, il y a un film, Deux femmes en or, sorti en 1970 puis une pièce de théâtre de Catherine Léger librement adaptée et modernisée de celui-ci en 2023. Qu’est ce qui fait selon vous que ce récit a traversé le temps ?
Chloé Robichaud : Parce ce que je crois qu’il agit comme le reflet de chaque époque sur la question du désir féminin et son évolution. Il faut savoir que Deux femmes en or avait connu un immense succès à l’époque. C’est un peu notre Emmanuelle au Québec, très représentatif de la révolution sexuelle d’alors et aussi mal reçu par la critique. Je l’avais étudié, moi, à la fac dans mes études de cinéma. Car derrière cette espèce de farce érotique, je trouvais qu’il y avait un vrai propos féministe que tout le monde était un peu passé à côté. J’étais donc heureuse de pouvoir le revisiter et lui redonner un peu des lettres de noblesse des années plus tard.
Comment ce projet arrive jusqu’à vous ?
C’est Catherine Léger qui m’a approchée. J’adore son travail, en particulier le ton très décomplexé, très incisif de ses dialogues. Je n’ai donc même pas eu besoin de lire son scénario pour lui dire oui.
DEUX FEMMES ET QUELQUES HOMMES: UN PIQUANT PORTRAIT DE LA FEMINITE [CRITIQUE]Il y a une pression à s’emparer d’un film-culte ?
Oui mais pas par rapport à la comparaison car le film est assez peu diffusé. La pression est née des réactions suscitées par l’annonce de ce projet. Beaucoup se demandaient pourquoi refaire ce film et ne comprenaient pas pourquoi une féministe comme moi avait voulu m’aventurer là-dedans qui, plus est, sur le terrain de la comédie que je n’avais jamais arpenté. Mais moi, je n’avais aucun doute. Car j’ai tout de suite trouvé le fil de ce que je voulais raconter : ce film parle d’abord et avant tout des difficultés de communication. De couples qui n’arrivent plus à échanger. De personnages déconnectés d’eux-mêmes. Et pour l’exprimer par la mise en scène, j’ai tout de suite eu en tête un lieu quasi unique : l’appartement. Un espace qui permet des cloisonnements où on allait donc sentir les personnages chacun dans leur pièce, séparés par un mur.
Cette histoire, c’est aussi celle de personnages qui renouent avec le désir…
Oui et cela j’ai voulu le traduire par des couleurs. J’avais envie d’un film très pop qui assume cette espèce de folie qui émerge chez les personnages.
Pop mais pour autant jamais kitsch. Comment trouve t’on cet équilibre ?
Equilibre ! Vous avez employé le mot juste. Celui qui revenait dans toutes mes discussions avec mes chefs de départements. Il ne fallait pas que les couleurs prennent trop de place pour que les décors restent connectés à l’intériorité des personnages.
Vous aviez des références en tête ?
Marriage Story de Noah Baumbach pour ses beaux cadrages où l’on sent la distance qui grandit dans le couple formé par Adam Driver et Scarlett Johansson. Le Mépris pour ces jeux entre les pièces, les cloisons, les séparations dans l’espace. Mais j’ai surtout voulu faire un film humble. Rester dans la vérité de ces personnages qui vivent un drame intérieur, ne pas basculer dans la facilité du burlesque pour le burlesque ou de surjouer la comédie. Et pour cela, j’ai aussi pu m’appuyer sur Karine Gonthier-Hyndman et Laurence Leboeuf, deux génies comiques, mais dotées d’une grande force intérieure.
A leurs côtés, on retrouve Félix Moati. Qu’est ce qui vous a donné envie de travailler avec lui ?
J’ai voulu un personnage français qui représente bien le Montréal d’aujourd’hui car vous êtes nombreux à y vivre. J’avais vu Félix dans des comédies donc je n’avais aucun doute sur son sens de tempo Et il dégage aussi une empathie immédiate qui permet qu’on pardonne spontanément ses écarts à son personnage. Et j’en avais besoin pour traduire sans en rajouter le côté un peu adolescent, un peu immature de celui-ci.
Que retenez-vous de cette première expérience dans la comédie ?
Mon métier reste le même. Mais j’ai été surprise de constater à quel point j’y étais comme un poisson dans l’eau. Ca m’a fait un bien fou d’aborder des sujets très sérieux par l’humour. Ca a été une sorte d’éveil et quelque chose que je veux continuer à faire dans mon cinéma. J’ai réalisé la force de la comédie, sa capacité à ouvrir plus facilement la réflexion.
Deux femmes et quelques hommes. De Chloé Robichaud. Avec Karine Gonthier-Hyndman, Laurence Leboeuf, Félix Moati... Durée: 1h40. Sortie le 4 mars 2026







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