Tous les jours, le point à chaud en direct du 79e festival de Cannes.
Le film du jour : Fjord de Cristian Mungiu (en compétition)
Le roumain Cristian Mungiu (palmé pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours en 2007) débarque en Norvège avec ses valises de roublard propre à mettre la morale du spectateur à l’épreuve. Sur un fjord une famille roumaine évangeliste s’installe avec ses cinq enfants. Au collège, l'aînée arrive avec des ecchymoses sur le corps. L’Aide à l’enfance réagit illico et place les bambins dans des familles d'accueil en attendant d’y voir plus clair. La machine judiciaire s’emballe. Un procès oppose bientôt deux visions du monde : le conservatisme religieux ultra rigoriste vs un progressisme agressif.
Mungiu place d’abord sa caméra au centre des débats avant de la déplacer du côté des parents spoliés (campé par l'américano-roumain Sebastian Stan et la norvégienne Renate Reinsve) Sa mise en scène, succession de plans à la précision implacable, offre une vision surplombante tout en donnant l’illusion au spectateur d’avancer dans un espace ouvert. Tout autour évoluent des personnages obligés de se positionner pour ou contre. Les principaux intéressés (les enfants donc) restent sur la touche. Leur voix ne sera jamais vraiment prise au sérieux.
Cette guerre, c’est avant tout celle des adultes et plus globalement d’une société norvégienne qui à trop vouloir faire le bien verserait dans une forme de conformisme de la pensée. Une morale très “Cnews” qu’on aurait tort cependant de prendre pour argent comptant. Car ce cinéma à priori péremptoire brise sans arrêt les lignes, brouille les perspectives, remet en jeu les contours du drame à coup d'ellipses. Le bien et le mal ne se tiennent pas face à face. Un regard, un silence ou une vérité trop vite énoncée, peuvent recouvrir une vérité insondable par nature. “Je t’aime!” lancera une jeune fille sans être entendue, sauf du spectateur. Voilà bien l’essentiel.
L’accouplement du jour : L'Inconnue d'Arthur Harari (en compétition)
La première scène de sexe de L’Inconnue, entre Léa Seydoux et Niels Schneider, est l’un des morceaux les plus étranges du film, et sans doute son cœur secret. Les corps s’emboîtent, les âmes basculent. Pourtant rien ici ne ressemble à l’extase de la littérature qui a lancé la tradition de la métempsycose. Rien de romantique comme dans Avatar de Théophile Gautier, où Octave passait dans le corps du mari pour rejoindre l’aimée. Pas de désir, pas de transport, pas même cette terreur érotique qui irriguait La Morte amoureuse.
L’échange ici se fait à froid, dans une mécanique sourde, presque administrative. Les peaux frottent sans se reconnaître, les âmes glissent sans se choisir. Et ça fait mal, d’une douleur mate, avec un râle final inquiétant. Comme si le transfert n’aurait pas dû avoir lieu. Harari prend le motif fantastique le plus chargé de la tradition - la transmigration par l’étreinte - et le vide de son ivresse. Il en reste la pure mécanique du dépouillement. Cette scène est à l’image du film tout entier : triste, poisseuse, mélancolique. Un fantastique sans féerie, où passer d’un corps à l’autre n’est plus une promesse mais une fatigue. Une vraie maladie.
La presta du jour : Daniel Auteuil cinéaste "melvillien"'
Après s’être pris pour Pagnol, on croyait la cause du Auteuil-cinéaste définitivement perdue dans les champs de lavande. Puis Le Fil (2024) est apparu, œuvre très noire, film de procès sans trop de concession, où le grand acteur qu’il n’a jamais cessé d’être mais qui semblait louvoyer un peu n’importe où, retrouvait sa pleine dimension. L’opus était déjà cannois. On guettait donc sa Troisième nuit, présenté hors compétition cette année, voir si le feu était toujours sacré. La Troisième nuit s’ajoute à la longue liste de films sur la période de l’Occupation. Lyon, 1942. Alors que Moulin-Lellouche dans le film voisin de Némes est dans les griffes du loup, l’abbé Glasberg-Auteuil dans un baraquement du camp de Vénissieux se démène pour sauver des enfants juifs de la rafle qui s’annonce.
Auteuil choisit l’austérité, le grain ténébreux, les ambiances nocturnes, les plans silencieux… Exit les décors déguisés façon "époque" avec les petits métiers et la Traction Avant sortie de la brocante (il y en a quand même), il choisit le quasi huis-clos: une table, des chaises. Théâtre angoissé. Pour un peu, on dirait Melville ressuscité. On force à peine en écrivant ça. Le jeu est bien sûr sa grande affaire: Antoine Reinartz et Grégory Gadebois, respectivement, le bon et le salaud, sont formidables d’humeur trompeuse. Daniel Auteuil, c’est officiel, est devenu un très bon cinéaste. Loin de sa Provence, près du cœur.
La leçon du jour : la leçon de musique d’Amine Bouhafa
Il fallait voir Kaouther Ben Hania apparaître en vidéo pour saluer son compositeur fétiche — image étrange et bouleversante, glissée au cœur de la leçon. Amine Bouhafa, lui, déroulait sa partition avec une décontraction de virtuose. La scène de foot de Timbuktu d’abord, décortiquée note à note : comment Sissako filme un match invisible, et comment la musique, elle, fait exister le ballon. Plus loin, Le Sommet des dieux : des mélodies écrites pour des instruments de glace et de verre, sonorités d’un autre monde taillées dans le froid. Bouhafa raconte et joue ses partitions sans jamais poser au maître. Après les panzers hollywoodiens qui occupaient jusqu’ici la salle Buñuel, la Sacem a trouvé son contrechamp : un musicien jeune, politique, qui sait que l’orchestre est aussi une manière de regarder le monde.
Le bon dodo du jour : Her Private Hell de Nicolas Winding Refn
On ne s’en était pas réellement rendu compte car il avait usiné trois séries dans l’intervalle, mais cela faisait dix ans que Nicolas Winding Refn n’avait plus réalisé de long-métrage. Venu en compétition pour The Neon Demon en 2016, NWR fait son come-back par la petite porte, hors compète, avec Her Private Hell. Une affaire de brume qui engloutit une métropole futuriste, avec au milieu une actrice en nervous breakdown (Sophie Thatcher, très bien), un GI (Charles Melton) à la recherche de sa fille et un tueur sans visage. Drôle d’objet riquiqui, obsédé par les néons (étonnant, non ?), les fringues en cuir, les daddy issues et les délires saphiques entre belle-fille et belle-mère. Tout à fait soporifique dans sa première partie, ce délire qui va reluquer du côté de Mario Bava et de David Lynch s’agite un peu par la suite, mais l’envie d’une bonne sieste est déjà trop forte.
Aujourd’hui à Cannes
Mine de rien, on entre dans le 8e jour de la compétition, et aucun film ne s'est encore dégagé comme favori pour la Palme d'or. Minotaure de Andreï Zviaguintsev ou Autofiction de Pedro Almodovar, présentés ce mardi, vont-ils en profiter ? A suivre également : le film d'animation Le Corset de Louis Clichy à Un Certain Regard, Low Expectations à la Quinzaine ou Le Criminel d’Orson Welles à Cannes Classics. On aura un oeil sur la conférence de presse de L'inconnu d'Arthur Harari, un des signataires de la tribune anti-Bolloré (et pas le moins virulent) au coeur de toutes les discussions cannoises...







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