Première
par Thomas Baurez
Il est des films qui imposent d’emblée leur logique implacable et s’offrent aux spectateurs comme la résolution d’une équation sans inconnues. D’autres au contraire cherchent, creusent, louvoient, à mesure que se déplie le récit. Dans les deux cas, le piège peut se refermer sur eux. Le cinéma se nourrit autant d’intuitions que de mystères. Le nouveau film d’Arthur Harari se situe pile au milieu de ces deux pôles. La mise en scène mathématique repose ainsi sur une construction très structurée au service d’une histoire totalement folle. De cette tension peut naître une saisissante étrangeté.
David Zimmerman (Niels Schneider), photographe chétif et solitaire, croise une belle inconnue, Eva (Léa Seydoux, lors d’une une soirée. Sans se dire un mot, ils s’isolent de la foule déchainée et font l’amour. Fusion des corps, orgasme partagé. Le lendemain David se réveille dans le corps d’Eva. Ce masculin devenu féminin oblige David à partir à la recherche de sa partenaire pour retrouver son apparence perdue.
Harari s’inscrit dans une mythologie cinéphile qui irait de La Jetée à Body double en passant par Vertigo ou Blow up. Un cinéma auto-réflectif où le « je » est forcément « autre » puisqu’il appartient au vortex même du film habité par des spectres. Images et sons ne fournissent plus les preuves d’un quelconque réel mais réfléchissent à une possible vérité des corps par l’incarnation. La confusion et la sidération que génèrent la mutation de David bloque en partie la pleine expression des sentiments. D’où cette impression inconfortable d’être bloqué dans un labyrinthe où l’errant, perdu, repasserait inlassablement aux mêmes endroits, ressasserait son infortune. Chercher une issue induit un tâtonnement. On a rarement ressenti une aussi grande mélancolie de l’existence. Seydoux et Schneider diffusent cette même fièvre angoissée, se contaminent…
L’intrigue dont on ne dévoilera rien va même se complexifier un peu plus, rajoutant un palier à cette dépossession physique et mentale. Beau vertige. Niels Schneider, cheveux lisses et gestes prudents, ressemble à un héros romantique bressonien du Diable probablement ou des Quatre nuits d’un rêveur. Léa Seydoux ne ressemble qu’à elle-même, générant sa propre force. Bluffante. Mais en choisissant d’isoler complétement ses personnages du monde qui les entoure, et ainsi d’exclure tout point de vue distancié, Harari se retrouve pris au piège d’une appréhension purement mentale et théorique. Les rares tentatives de dialogue avec l’extérieur échouent à produire autre chose qu’incompréhension et une neutralité émotionnelle. Et ce n’est peut-être pas un hasard si la seule séquence qui sur ce terrain-là fonctionne pleinement est pensée comme un fantasme.
C’est là que quelque chose achoppe. L’imbrication du fantastique et du naturalisme peine à faire corps. A l’image des visages d’Eva et David, devenus par la force des choses des masques impénétrables, inopérants à résoudre l’insoluble équation de leur propre mystère. Le récit est peu à peu devenu système.