Première
par Thomas Baurez
Il suffit parfois d’un territoire à taille humaine pour raconter le monde. Cristian Mungiu, fait d’un fjord norvégien l’épicentre des contradictions de notre époque. Une époque de plus en plus clivée où il faut être pour ou contre et si possible se positionner vite. Une famille – les Gheorghiu - débarque de Roumanie avec leurs valises et leurs principes évangélistes sur ce petit bout de glace. La société locale plutôt progressiste accueille avec un brin de scepticisme ce couple (Sebastian Stan et Renate Reinsve) qui élève leurs bambins dans l’amour de Dieu. Une accusation de maltraitance sur l’un de leur enfant va mettre le feu aux poudres et déclencher un séisme au sein de cette paisible communauté. Par ses plans séquences, Mungiu (déjà palmé pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours), offre d’abord l’illusion d’une libre circulation des corps dans l’espace. Cela pourrait être un leurre tant la position de sa caméra dicte inévitablement sa loi quitte à influer sur la pensée même du film. Il faut savoir se refaire mentalement le film d’une séquence pour valider notre position de témoin oculaire. Pendant ce temps-là, un procès a lieu. Les à priori "bons" contre les supposés "méchants". Tout paraît joué d'avance. Sauf que, pas vraiment. Il faut savoir s’entendre sur les mots, sa conception de l’éducation, sa place dans la société… Mungiu met son public (que des progressistes évidemment !) sur la défensive. Ce Fjord entouré d’eaux peu dormantes se terminera par un cri d’amour laissant le spectateur avec ses doutes, sa colère, ses principes mais en aucun cas, ses certitudes. Ce sont ces dernières que Mungiu, justement, dénonce. On n'a qu'une envie, accoster à nouveau pour repenser ce que l'on croit avoir vu. Une Palme ? Of course.