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Le scénariste prodige dévoile son "master-plan" dont Comancheria, son western mis en scène par David Mackenzie, n'est que le deuxième acte.

Le ton entre Sicario et Comancheria est radicalement différent. Le premier est sombre, étouffant. Le second est beaucoup plus léger... Quel est le lien ?
Sicario et Comancheria sont les deux premières parties d'une trilogie qui va s'achever avec Wind River, mon prochain film (NDLR : une chasse au tueur dans l'Utah avec Jeremy Renner et Elizabeth Olsen). C'est une exploration de la nouvelle frontière américaine, des conséquences de la conquête de l'Ouest que nous subissons encore aujourd'hui. L'Arizona dans Sicario, le Texas de l'Ouest dans Comancheria. Le ton est différent parce que chacun des films reflète différentes façons de gérer les tragédies de la vie. Il n'y avait pas moyen de traiter l'horreur de la guerre contre les cartels avec le même genre d'humour froid que celui de Comancheria. Mais on peut réagir à la souffrance par l'humour, comme les personnages de Chris Pine et Ben Foster, c'est un bon mécanisme de défense. Ils ne s'apitoient pas sur leur sort, ils essaient de faire quelque chose de bien avant d'y passer. C'est assez représentatif de l'état d'esprit des mecs de l'Ouest du Texas. Et c'est ça, Comancheria. Voilà.

On pense au Canardeur.
Ahahah ! C'est un super compliment.

Et au-delà à tout un cinéma des années 1970, frontal, violent, sans concession...
Totalement. Les 70’s, c'est mon âge d'or du cinéma. La combinaison parfaite entre les scénaristes, les réalisateurs et les acteurs... Il y a un naturalisme et un refus du mélodrame dans les films des années 70 et du début des années 80 qui m'inspirent énormément dans mon écriture. Je n'ai pas écrit des scénarios de commande, du coup je peux faire ce que je veux, ce que j'ai vraiment envie de voir à l'écran, donc je m'inspire de ce que j'aime.

Et Cimino, c'est une référence ? La nouvelle frontière, le western contemporain...
Evidemment. Mais si c'est en termes de mise en scène il faudrait plutôt en parler à David Mackenzie, le réalisateur. Mais impossible de passer à côté de Voyage au bout de l'enfer. Une petite ville, des personnages qui créent leur propre morale, le spectre de la guerre, la vision de l'Amérique... Il y a ces thèmes en commun, bien sûr.

Comancheria est à la fois un western et un film sur la crise financière et ses répercussions sur les gens normaux.
Mon but c'est vraiment de faire un film dont on parlera encore longtemps après sa sortie en salles. Je trouve que le cinéma américain n'arrive plus vraiment à faire ce genre de films. (Il s'enthousiasme) Je veux voir des films qui surprennent, qui prennent des détours, qui sont des ruptures ! Quand tu te dis « wow, je ne m'attendais pas à ça », alors banco, tu as réussi.

Ben Foster : "Comancheria est le meilleur script que j'ai jamais lu"

Vous avez écrit vos films avec une vision de scénariste ou de réalisateur ?
Wind River, en tant que réalisateur. Avec celui-là, j'avais une vision très précise de ce que je voulais faire visuellement. Le film conclut à la fois Sicario et Comancheria, et parle de la famille, de la pauvreté, de la violence.

Ca a été dur de faire financer vos films ?
Pas tant que ça. Il y a des gens qui veulent faire ce genre de films, audacieux, adultes, avec une vision, qui confrontent des problèmes contemporains. David Mackenzie et Denis Villeneuve font ce genre de films. Mais tu ne vas pas proposer Sicario à un gros studio, c’est sûr, tu cherches les indépendants.

Vous avez une méthode d'écriture ?
Je dois savoir où vont finir mes personnages. Ecrire, c'est écrire un voyage vers une destination. Je ne suis pas de manuel ou de méthode d'écriture, il faut juste savoir prendre le public par surprise. Et aujourd'hui le public est très sophistiqué, il connaît les trucs de narration, il est blasé. Dans Sicario j'abandonne le personnage principal pendant tout le dernier acte... Le défi sur Comancheria était de faire aimer les deux frangins, même si ce sont des tueurs et des braqueurs. Et il fallait surtout que la conclusion ne sonne pas comme un happy end. Personne ne gagne à la fin, tout ne finit pas bien, car personne n’est tout blanc.

Vous parlez d'une trilogie mais vous avez écrit Soldado, la suite de Sicario. En fait c'est une tétralogie ?
Oui, le tournage commence à la fin de l'année avec Stefano Sollima (ACAB, Suburra) en réalisateur. On avait évoqué une suite avant la sortie de Sicario, un peu comme ça. Soldado se focalise sur Alejandro (Benicio Del Toro) et Matt (Josh Brolin). Dans Sicario ils combattaient sous le contrôle d'une autorité supérieure. Là ils n'en ont pas. C'est le même ton que le premier film, ce n'est pas un gros film d'action décérébré même si l'échelle est plus grande, le film plus cher. Le point commun entre Denis, David et Stefano, c'est qu'ils ont compris que la violence dans mes scripts n'est pas gratuite. La violence de Sicario, c'est comme un coup de tonnerre, dans Comancheria c'est une tempête.

En parlant de comparaisons climatiques, d'après les premières photos de tournage, Wind River a l'air très enneigé.
Oui, et j'ai mes raisons. Le film se situe dans un milieu difficile où il faut se battre pour survivre. Dans mes films le paysage est un personnage à part entière. J'ai grandi au Texas et j'ai passé beaucoup de temps tout seul, dehors, à contempler l'horizon. C'est là d'où vient mon inspiration. De la solitude.

J'ai trouvé un projet curieux dans votre CV, un téléfilm non réalisé appelé Olympus. Le pitch : un ex-soldat devenu agent secret découvre qu'il descend des dieux de l'Olympe...
Ahah, oui ! C'était trop ambitieux pour une chaîne de télé. Mais c'est un super scénario, vraiment, et absolument sérieux. Les dieux grecs et la CIA. On ne fait pas plus sérieux.

Notre critique de Comancheria

Comancheria sort ce 7 septembre dans les salles

 

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