Les Trois Frères
Capture d'écran

Et c'est bouleversifiant.

Fin 1995. Au sommet de leur popularité à la télévision et sur scène, Les Inconnus sautent à pieds joints sur le cinéma. Le trio revient sur la création parfois compliquée des Trois Frères, qui leur a offert sept millions d’entrées en salles un César du meilleur premier film.

Bernard Campan : Entre 1989 et 1992, on n’a pas arrêté une minute. On a fait au moins six émissions de télé en plus de la scène, c’était un peu épuisant. Alors j’ai décidé de prendre quelques mois sabbatiques pendant que Didier tournait ailleurs. Puis est venue une envie de cinéma.

Pascal Légitimus : C’était l’étape logique après la radio, le théâtre et la télévision. On est acteurs, on utilise toutes les formes à notre disposition pour nous exprimer.

Didier Bourdon : Ça nous trottait dans la tête depuis un moment mais on n’a pas trouvé l’idée du film tout de suite. 

Bernard Campan : Un soir, on a dîné avec Jean-Marie Poiré et Claude Berri, qui était très demandeur qu’on fasse un long-métrage avec lui. Il a dit : « Il faut leur trouver des trucs. Pourquoi pas un film à sketchs ? Peut-être dans un camping… » Poiré a un peu botté en touche en lui expliquant qu'on était capables d’écrire nous-mêmes.

Pascal Légitimus : J'ai évidemment participé à l'élaboration de l’histoire, même si je ne suis pas crédité comme co-scénariste. C'est moi qui ai trouvé le truc de l’héritage et du notaire. J'ai insufflé des idées au départ et comme Bernard et Didier fonctionnent bien en binôme, on a décidé qu’ils allaient écrire et que j’allais plutôt être le troisième oeil.

Didier Bourdon : On notait des choses à droite et à gauche, un peu comme on faisait pour les sketchs, sauf qu’on savait que le travail allait être différent. C’était aussi ce qui nous intéressait. Et à partir du moment où on a trouvé qu’il s’agissait de trois demi-frères de la même mère mais de pères différents, on a développé le synopsis.

Bernard Campan : Pascal et Didier sont venus vers moi pour me donner le point de départ du scénario et on s’est lancé. 

Didier Bourdon : Très vite, le côté famille est venu. 

Bernard Campan : Le principe étant de partir de nos trois personnalités, en caricaturant. Ça nous a aidé à écrire, c’était le moteur. 

Didier Bourdon : On a pris un peu d’éléments de nos vies, j'étais d’ailleurs le seul à être papa à l'époque. Je ne dis pas que ces personnages sont nous, mais le côté « rangé » de Légitimus, c'est quand même en partie ce qu'il est dans la vie ; Bernard est un peu tout fou, un peu brouillon (Rires) ; et puis moi je suis une sorte de leader, parfois de mauvaise foi, qui a la pêche et la seconde d’après peut être down… Si on a gardé nos prénoms dans le film, c’est que ça s’inscrivait dans cette démarche.

Bernard Campan : Je prenais un peu plus les commandes sur les dialogues. Pour mon personnage, je me suis beaucoup inspiré  de Frédéric Bador, un ami malheureusement décédé qui a travaillé longtemps avec nous au théâtre puis au cinéma. Il disait souvent : « Y a pas de ‘blème ! » (Rires). Il avait un langage que je n’avais pas. J’ai grossi certains de mes traits, je suis souvent le mec qui comprend les choses en retard, une heure après. Et j'étais le seul de l'équipe à fumer des pétards, ce genre de choses (Rires). Je suis parti vers ce côté gentiment paumé. Le triangle avait tout pour fonctionner, il y avait toujours un personnage pour emmerder l'autre.

Didier Bourdon : Claude Berri nous avait demandé de travailler avec des auteurs qu’on connaissait un peu. C’est là qu’on a fait appel à Michel Lengliney.

Michel Lengliney (co-scénariste) : Avec Didier, on avait écrit un scénario sur Victor Hugo qu’il aurait aimé l’incarner. Et puis l'affaire ne s'est pas faite. Un jour, il m'a appelé pour me parler des Trois Frères. Les Inconnus étaient en tournée, donc j’ai pris ma voiture pour les rejoindre à Lille, dans leur hôtel. Je revois encore Bernard Campan avec son petit cahier Clairefontaine à spirales commençant à me lire les quelques petites idées qu'ils avaient. Il fallait bâtir un scénario, se dégager du sketch. Garder l’esprit des Inconnus et glisser vers Les Trois Frères. J'ai dû travailler sur les deux premiers tiers, je me suis arrêté à partir du Millionnaire environ. À partir de là, Didier et Bernard tenaient leur scénario. Quelques années après, je me suis installé rue des Trois Frères, à Montmartre. Le destin !

Didier Bourdon : Bon, avec tout le respect que je lui dois, il n’a pas écrit grand-chose en fait… C'est un mec super sympa mais ce n’était pas son univers. Et puis les auteurs de théâtre au cinéma, ce n’est pas toujours évident. Ils sont peut-être plus bavards là où un regard suffit. C'est une autre écriture, beaucoup plus elliptique en général. 

Bernard Campan : Mais il a notamment trouvé le nom de la famille Rougemont, les beaux-parents de Didier. Il avait carrément écrit une scène de procession (Rires).

Michel Lengliney : Je les ai connus dans la vraie vie les Rougemont. Les cathos, les coincés... Je les ai bien en tête et si je peux me moquer d’eux, ça vient très vite.

Bernard Campan : Au départ, c’était une famille de gens riches, d’un haut niveau social. Sauf qu’en préparation, on a trouvé le gag « Votre colin, avec ou sans patates ? » C’était juste avant le tournage. Et là on s'est dit que madame Rougemont ne pourrait pas dire « patate » elle dirait « pomme de terre ». Mais le gag était tellement magnifique ! On a choisi d'oublier la famille huppée et d'en faire des gens beaucoup plus modestes, plus simples. 

Didier Bourdon : On a longtemps réfléchi à l'héritage, quel serait son contenu ? Michel avait même pensé qu'ils pourraient hériter d'un costume de leur mère. Et un jour, j'ai dit : « Si on galère autant à trouver, c'est qu'il ne faut pas qu'il y en ait. En fait le vrai héritage, c'est leur famille. » Ça a vraiment été la découverte du film. J'aime bien quand l’histoire peut s'arrêter au bout de dix minutes : ils auraient pu se séparer et ne jamais plus se revoir.

Bernard Campan : Claude Berri a été très attentif, il a fait son boulot de producteur, parfois assez durement d'ailleurs. Je me souviens qu'on est allé dans sa villa dans le Luberon pour faire des lectures avec lui. Il avait soulevé pas mal de de petits problèmes : pourquoi la mère de cet enfant est absente ? « Ce serait pas mal de dire qu'elle est hôtesse de l’air. » En fait il nous poussait à être clairs, à pas laisser de zones de flou. Dans le comique, il faut vraiment que les choses soient précises. 

Pascal Légitimus : J’ai fait mes observations sur le scénario par la suite, c’est toujours intéressant d'analyser quand on n’est pas dedans. Je suis un très bon visionnaire, je comprends vite et je vois tout. De manière générale, Didier c'est plus la mise en scène, Bernard la structure des textes et moi ce sont les idées. Je suis une machine à vannes. 

Didier Bourdon : Pascal nous a notamment fait remarquer qu'à la fin du film, on avait carrément oublié de remettre l'enfant ! Évidemment, on a corrigé. En parallèle, j’avais contacté - un peu par respect - Paul Lederman, qui était notre producteur sur scène et à la télévision*. Je le regrette profondément d'ailleurs. Il n’était pas producteur de cinéma, c’était presque une pièce rapportée. Il ne voulait pas mettre d’argent dans le film ! Au cinéma, il nous a pourri la vie. Il nous a fait chier sur les contrats, et puis il emmerdait Claude Berri qui n'en pouvait plus. Lederman nous a fait perdre du temps à cause de ses retards de paiement. J’avais beau lui dire qu’on avait un plan de tournage et que des décors allaient nous passer sous le nez, rien n’y faisait. Et quand ça s'est enfin dénoué, il m'a dit : « Ça y est, ton film il est fait ». Cette phrase m’avait énervé : « Eh bien non, tout reste à faire monsieur Lederman… »

Bernard Campan : Quand il venait sur le plateau, ce n’était pas nos jours préférés. (Rires) On aurait pu ne pas l’intégrer au film, mais on n'a pas eu les cojones. On ne pouvait pas se permettre de le vexer sur le cinéma puisqu’on avait encore des spectacles avec lui. Le torchon commençait déjà à brûler. 

Didier Bourdon : Comme Lederman ne voulait pas mettre de billes dans Les Trois Frères, le producteur René Cleitman - qui est décédé depuis - avait également été mis dans le coup. Il a vu la première mouture du scénario, avec la maman qui meurt au début. Ça l’a refroidi : « Pour moi, ce n'est pas une comédie ». Et il s’est retiré. Ça a failli tout foutre en l’air, parce que Berri a commencé à avoir peur. C’était notre premier film et puis à l’époque c’était très mal vu que des mecs venus de la télé fassent du cinéma. Les gens se disaient que ça allait être une catastrophe. C’est Claude Zidi, qui avait lu le scénario que Berri avait dû lui donner, qui lui a dit : « Mais c'est formidable, fais-le. » En son nom, il a relancé la machine, Claude y a cru à nouveau. Sauf qu’il continuait à tergiverser… À un moment, je me suis levé et je lui ai balancé : « De toute façon, je ne travaille pas avec des vieux. » Et là il m'a répondu : « Tape dans la main, on le fait. » (Rires) Il faut parfois en venir à ces extrémités dans ce métier. Peut-être qu'il a senti que j'y croyais vraiment.

Pascal Légitimus : Quand on a commencé à chercher l’enfant qui allait jouer Michaël, on savait qu’on ne pouvait pas se louper. Il y a eu un gros casting avec beaucoup de gamins. 

Didier Bourdon : Un jour j’étais malade et Bernard m’a appelé : « Putain, Claude veut qu’on fasse des essais avec Jordy ! » (Rires)

Bernard Campan : Berri m’a dit : « Il y a un gamin qui fait Dur dur d'être bébé, ça cartonne. » « Oui mais s'il n'est pas bon comédien ? » « Ben on sait jamais, ça peut aller, faut l'auditionner ! » On s'est retrouvé face à un môme qui était trop jeune et qui n'en avait rien à foutre. 

Didier Bourdon : Pour lui, c’était juste un jeu. Il disait les phrases sans y mettre le ton.

Pascal Légitimus : Et puis il représentait tout ce qu’on critiquait !

Bernard Campan : En plus d’Antoine du Merle, qui a finalement eu le rôle, on avait aussi repéré un autre gamin, plus formaté. Claude flippait qu'on choisisse Antoine parce qu'il n'avait aucune notion de la caméra : il regardait l'objectif au moins une fois durant les essais ! C'est Didier qui lui a tenu tête et lui a dit qu'on devait prendre le risque. Il valait mieux un gamin génial avec lequel on allait se débrouiller au montage plutôt qu'un enfant bien propre avec qui il ne se passait rien à l'écran. 

Didier Bourdon : Quand Claude a vu ce que Jordy donnait, il a accepté : « Prenez votre gamin. » (Rires)

Antoine du Merle : J’étais déjà dans une agence qui m'a envoyé sur le casting des Trois Frères, et j'ai sûrement eu un coup de bol d’être accepté. J’avoue ne pas avoir beaucoup de souvenirs du casting… Mes parents n'étaient pas spécialement passionnés par les humoristes, du coup pour moi Les Inconnus étaient vraiment des inconnus ! J’avais six ans quand on a commencé et j’ai fêté mes sept ans sur le tournage. L’équipe avait décoré la cantine rien que pour moi, j’ai mangé un super gâteau et mes plats préférés. C’est l’anniversaire qui m’a le plus marqué !

Bernard Campan : On ne peut pas tricher avec les mômes, mais ça a été difficile pour lui parce qu'on lui avait donné un pouvoir : il avait bien compris que s'il n'avait pas envie de tourner, on était emmerdé. On était obligé de faire selon sa volonté… 

Antoine du Merle : Il n’est pas impossible que j’aie été un peu capricieux, ça ne m’étonnerait pas de moi !

Bernard Campan : À un moment - et c’était douloureux pour nous - on lui a dit que ce n'était plus possible : « Rentre à l'hôtel, on va réfléchir. Si vraiment tu ne changes pas, on va prendre un autre petit garçon. » Ce qui n’était pas du tout faisable, puisque le tournage était déjà bien avancé ! Il s’est senti bête et nous a promis qu'il ne recommencerait plus. 

Didier Bourdon : Après, ça a été comme sur des roulettes. Il était magique Antoine. La seule fois où il nous a fait peur, c’était quand on lui avait fait répéter la scène. Et c’était nul ! Avec Bernard on s’est regardé, un peu perplexes.. Je lui ai dit à l’oreille un nouveau texte et c’était reparti. L’enfant n’est magique qu’une fois, si on lui redemande de refaire, ça ne fonctionne plus. Pour assurer le truc et se laisser de la place au montage, on avait souvent deux caméras sur lui, un plan serré et un plan lointain.

Bernard Campan : Pour la réalisation, on a eu un scripte super qui nous aidait beaucoup pour le découpage, Patrick Aubrée. Et aussi un conseiller technique, Pascal Rémy, imposé par Berri. Claude flippait un peu : « C'est pas pareil la télé. » Il était prudent, c’était notre premier film et il angoissait qu'on n'y arrive pas. Rémy devait être le co-réalisateur, mais Didier a pris les choses en main. On tenait notre film, surtout Didier. C'est plus lui qui était vraiment réalisateur dans les faits, même si on a toujours préparé les choses à deux en amont, avec un découpage très précis.

Didier Bourdon : Les émissions de télévision, c’était déjà énormément de travail de cadre. Sur toutes les scènes où on on jouait seul, il y avait bien évidemment le regard de l’autre pour nous guider. Et puis le combo existait déjà, ça nous permettait de revoir la scène. Ça m'arrivait très souvent de parler de moi à la troisième personne : « Il faudrait que Didier se mette là. » C’était super, mais on avait un chef opérateur un peu chiant par contre…

Alain Choquart (chef opérateur) : Claude Berri m’avait appelé pour bosser sur Les Trois Frères. J’avais déjà pas mal travaillé avec Bertrand Tavernier sur des films tout-terrain et Claude aimait ma disponibilité pour les metteurs en scène. Essentiel pour un premier film.

Didier bourdon : Ce n’est pas avec lui que j'avais les meilleurs rapports. Il nous regardait un peu de haut au début, il ne savait pas si on savait ce qu'on voulait. 

Bernard Campan : Il a fallu que Didier mette les points sur les "i" à un moment. C'était notre film. Il était talentueux mais on pouvait sentir une certaine condescendance. 

Alain Choquart : C'était vraiment une parano qu'ils avaient, on les sentait assez fragiles. On n’était pas là pour les prendre de haut, au contraire ! Le plus difficile, c'était de leur faire comprendre sans les brusquer que la télévision, ce n’était pas tout à fait la même chose. Ils étaient totalement néophytes dans le cinéma. Par exemple, ils étaient surpris quand mon assistante prenait un mètre pour mesurer la distance pour faire la mise au point. Ils pensaient qu'on se moquait d’eux ! J'ai même assisté à une scène où ils étaient en colère en salle de montage : ils disaient « Arrêtez de nous prendre pour des cons ! », parce que l’assistante chargeait une bobine pour l'image et une autre pour le son. Ils étaient habitués avec la télé à ce que tout soit sur la même pellicule !

Didier Bourdon : Choquart ne connaissait pas la comédie non plus. C’était notre premier film mais on était sûrement plus perfectionnistes qu’il ne l’avait anticipé, peut-être qu’on le faisait chier. (Rires)

Pascal Légitimus : Le chef opérateur connaissait évidemment parfaitement les cadres, la focale, la lumière. Sur certains plans, il nous disait : « C’est pas joli. » Certes, mais nous on voulait que ce soit drôle. L’humour l’emportait sur la technique.

Alain Choquart : Dès que l'occasion se présentait, je faisais des plans qui amenaient un peu de dimension cinématographique, du rythme, du souffle, des nuances. Si vous faites tout en champ-contrechamp, vous tombez dans la télé. Et à la lecture du scénario, j'ai senti une folie qui demandait de la caméra à l'épaule, beaucoup de choses faites en live. Mais je voyais bien que ce n’était pas la peine d'insister dans les scènes de comédie, ils voulaient cinq champs-contrechamps qui permettaient après de monter exactement comme ils le souhaitaient. 

Bernard Campan : Il y avait énormément de pression, on avait peur même s'il a fallu apprendre à se faire confiance. Il y a quelques années, je suis retombé sur le manuscrit : c'est bourré de rouge, on a changé plein de choses durant le tournage. Le montage était une soupape pour nous.

Didier Bourdon : « Le plus difficile, c'est la comédie », m’a dit Ridley Scott, avec qui j’ai travaillé. Il a raison. On ne peut pas se permettre de faire que des choses esthétiques, sinon ça ne fonctionne pas. Par exemple la scène où je dis « cent patates » au moment du repas, c’était forcément du champ-contrechamp. Un peu comme dans un film de mafieux, il fallait retranscrire la pression sur mon personnage. Le père qui parle, la fille qui se fait engueuler et se raidit, la mère qui ne dit mot… C'est presque du Sergio Leone. Sur le contrechamp tout le monde le regarde silencieusement et là, il patine en arrière. 

Alain Choquart : En même temps c'est un vrai point de vue, surtout quand le comique repose sur les expressions de l’acteur. Mais le mouvement de caméra amène une grande élégance cinématographique. Par contre il est vrai que toutes les décisions qu'on prend au tournage, c'est un peu moins de liberté au montage.

Pascal Légitimus : On voulait des choses simples. 

Bernard Campan : D’ailleurs c’est pour ça qu’on a tout tourné en décors réels, ça correspondait plus au film qui était un peu roots.

Pascal Légitimus : Il y avait un côté road movie, avec une volonté d’avoir un panel de ce que sont les Français, de représenter la France telle qu'elle est.

Didier Bourdon : Le traitement social du sujet nous intéressait particulièrement, c’était de toute façon notre marque de fabrique depuis longtemps.

Bernard Campan : Le budget ? Ça n’a jamais été un problème, même si dans mes souvenirs il n’était pas énorme….

Patrick Bordier (directeur de production) : Quand même ! Le devis déposé au CNC était d'environ 44 millions de francs. C'était très correct. Les Inconnus ont touché à trois six millions de francs, ce qui par contre n’était pas beaucoup vu leur niveau de notoriété à l’époque. Après, ils ont eu un intéressement sur les entrées. 

Didier Bourdon : Heureusement d'ailleurs, c'est un peu notre retraite ! Ça nous permet aussi d’avoir une certaine liberté, de pouvoir dire non à des rôles.

Patrick Bordier : Je me rappelle que c’était très compliqué avec Lederman, qui avait imposé une contrôleuse des dépenses sur le film. Elle était là durant tout le tournage, une fois pas semaine. Bon, au final elle n'a pas eu à contrôler grand-chose (Rires). C'était clair, pas d'entourloupes, comme pour toutes les productions de Claude Berri.

Bernard Campan : Quand on lui a proposé de faire le juge, Claude était super content. D'ailleurs Didier flippait un peu de le diriger ce jour-là. En fait on était surpris de le voir doux comme un agneau ! Il faisait ce qu'on lui demandait et acceptait les critiques sur son jeu. 

Élie Semoun : C'était mon premier rôle dans un film professionnel. Pour jouer un assistant un peu teigneux, ce n’était pas dur de venir me chercher. (Rires) Pascal Légitimus nous avait mis en scène avec Dieudonné et on était assez liés. On était un peu de la même famille avec Les Inconnus, en toute modestie. On se marrait bien, à l'époque où Dieudonné était encore fréquentable… C’était un tournage super drôle, très détendu. C’est rare dans une comédie, généralement on ne se marre pas tant que ça parce que l’humour, c’est paradoxalement très sérieux. Avec Didier Bourdon et Bernard Farcy, on s’est payé une énorme crise de fou rire pendant la scène du repas où je dis « plutôt Braque... Vasarely. » Impossible de s’arrêter, c’était mémorable, le truc irrépressible. Ça a dû durer une heure ! Ça me gênait d’ailleurs un peu, j'étais quand même un débutant ! 

Pascal Légitimus : Et j’étais en fac avec Bernard Farcy, je l’ai présenté aux autres.

Didier Bourdon : Je l’avais aussi remarqué dans un film de Michel Blanc. Je m’étais dit qu’il allait être super dans le rôle. Il était génial, en plus il avait tout du grand blond nazi (Rires.)

Élie Semoun : Notre duo fonctionnait parfaitement parce que je suis petit et qu'il mesure 2 m 50. 

Bernard Farcy : Mon personnage a un ego surdimensionné, c’est un type stupide, une caricature de l'imbécile doré qui utilise tous les clichés du petit pouvoir. Je ne lui ai pas fait de cadeau. (Rires) Des comme ça, il y en dans tous les métiers. Ils m’ont laissé extrêmement libre d’improviser, ce que je ne me suis pas gêné de faire. « Les frères Mickey », c'est de moi, c'est venu comme ça pendant la scène. Campan et Bourdon étaient très précis, mais c’était une rigueur souple, si j'ose dire.

Pascal Légitimus : Après, le succès du film nous a échappé. Nous avons eu l’intelligence de faire une tournée théâtrale de septembre à décembre dans toute la France. Le film est sorti le 13 décembre 1995. C'était donc une sorte de prépublicité, un peu comme ce qu’ils ont fait après avec Bienvenue chez les Ch’tis, qui avait été projeté dans le Nord. Cette technique a aidé à faire monter en flèche de la fréquentation en salles.

Bernard Campan : Les sept millions d'entrées, c'était inespéré. Mais je pense qu'on ne se rendait pas vraiment compte de l’importance que ça avait. On a vécu une telle série de succès entre 1989 et 1995, et même jusqu'à 1997 avec Le Pari… Des tas de prix, des salles pleines. On était un peu blasés, ça devenait presque normal, même si ça nous faisait très très plaisir. Quand Le Pari a fait quatre millions, on s'est dit : « Ah merde, c’est quand même moins. » (Rires) C’est ce que vous raconteront tous ceux qui ont eu du succès : on ne réalise qu’après.

Didier Bourdon : Le César du meilleur premier film ? On ne s’y attendait pas du tout… On était les premiers comiques à avoir le César. On était content mais bon, on s’en fout, non ? La reconnaissance du milieu c’est tellement des trucs de mode, de magouilles… 

Bernard Campan : En y repensant, c’est quand même incroyable d’avoir le César pour une comédie. Je l'avais presque oublié.

Didier Bourdon : Dans les coulisses, on a croisé Claude Sautet qui avait beaucoup aimé Les Trois Frères. Là, ça nous a fait vraiment plaisir.

Pascal Légitimus : Bernard m’a dit de monter pour qu'on soit tous les trois sur scène. C’était très gentil de sa part mais ce sont eux qui se sont coltiné le montage, moi je suis arrivé en back. Et je les remercie de m'avoir permis de participer à cette aventure de manière marginale et impliquée. 

Didier Bourdon : Les critiques étaient globalement très mauvaises. Télérama avait descendu le film, notamment. Mais un an plus tard, ils mettaient le bonhomme qui sourit. (Rires) Bon, tout ça n’a pas beaucoup de sens.

Pascal Légitimus : On a eu des critiques très négatives de l’intelligentsia, des gens très méchants gratuitement. J’ai lu des choses comme : « sketch d'une heure et demi », « pas bons comédiens », « histoire banale », « pas crédible ». Les critiques des Trois Frères : Le Retour, c’était copier-coller, voire encore plus méchant. J'ai tout gardé, je suis la mémoire des Inconnus. Je ne suis pas rancunier mais j'ai trois ou quatre noms de critiques... un jour, ça va faire mal. Les gens ne sont pas si Charlie que ça en France.

Didier Bourdon : Il faut voir la vie d’un film sur le long terme. Si Les Trois Frères tient encore aujourd’hui, c’est aussi qu’il n’y a pas trop de références à l’actualité, rien n’est trop daté. Même la chanson du générique que j’ai écrite, je la trouve encore jolie. Doux Daddy… Mon copain d’enfance Olivier Bernard a travaillé sur l’orchestration et Catherine Ringer a accepté de la chanter. Une vraie chance.

Antoine du Merle : Je me rappelle de la première fois où quelqu'un m'a reconnu et m'a demandé un autographe. Je devais avoir 7 ans et demi ou 8 ans et j’ai regardé ma mère en disant : « Mais je fais quoi ? C'est quoi un autographe ? » Les gens m’abordaient avec des mots plus gentils les uns que les autres. 

Pascal Légitimus : Pour la suite, il y avait une telle demande de la jeune génération qu’on s’était dit qu’on allait boucler la boucle. Mais je pense qu'il manquait une dramaturgie forte. Pas d'intention majeure, d'épée de Damoclès. Si on avait comblé ce manque, il y aurait sûrement eu moins de critiques agressives. Et puis les suites sont toujours moins fortes, là c’est une éjaculation artistique 20 ans après le premier. Mais le plaisir de se marrer ensemble me manque. Didier et moi avons très envie et Bernard moins.

Bernard Campan : Ce n’est pas tant le demi-succès ou l’échec du Retour qui est en cause, plutôt que ça nous a demandé trois ans d'investissement. Même chose pour un éventuel spectacle, c’est beaucoup de travail en amont et la tournée, ben faut la faire. Je ne me sens pas du tout de repartir.

Pascal Légitimus : On ne va pas le forcer. Un autre film ? Pourquoi pas, mais je préfèrerais la scène. Qu’on se réunisse une dernière fois, sans se brûler les ailes, pour retrouver cette énergie. Ce serait génial de faire d'anciens sketchs remaniés à la sauce moderne, avec deux ou trois nouveaux. Et puis chacun retourne à son hospice ! On pourrait - sans prétention aucune - faire des Zénith pendant deux ans. Sinon, il y aurait un petit goût d'inachevé. Ce serait presque indécent de ne pas le faire.

* Contacté via sa société de production, Paul Lederman n’a pas donné suite à notre demande d’interview.

Article publié à l’origine dans une version plus courte dans le numéro 492 de Première, daté de janvier 2019.