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A un jour de la sortie du nouveau Jason Bourne de Paul Greengrass, Première revient sur les moments forts de la saga.

Bourne… again ? En ressuscitant Jason Bourne dans le monde d’Edward Snowden et de Yanis Varoufakis, Matt Damon et le réalisateur Paul Greengrass soulignent presque malgré eux à quel point le personnage a symbolisé la décennie 2000. La « shaky-cam », les intrigues mondialisées, le grand méchant Bush… Première décortique la saga, film par film, histoire de ne rien oublier du super espion amnésique.

Si vous connaissez vos classiques, vous êtes normalement capables de citer dans l’ordre (et en VO s’il vous plaît) les titres des épisodes de la franchise Jason Bourne : The Bourne IdentitySupremacyUltimatumLegacy… « On a pensé appeler le nouvel épisode The Bourne Something », rigole aujourd’hui Matt Damon. Une manière de justifier la frontalité de l’intitulé de ce cinquième volet : Jason Bourne. Tout court. Un peu plat ? Ça a surtout le mérite d’être clair. Comme une promesse de tabula rasa, de remise des compteurs à zéro. Mince, est-il vraiment déjà l’heure de « rebooter » Bourne ?

Réentendre à nouveau ce nom flotter dans l’air, c’est en tout cas réaliser qu’on le connaît depuis longtemps. Et prendre un petit coup de vieux au passage. Ensemble, Matt Damon et Paul Greengrass ont défini l’esthétique du cinéma d’action de la décennie 2000, obligeant la concurrence d’alors à revoir d’urgence sa copie, pour le meilleur (Casino Royale) et pour le pire (euh… Quantum of Solace ?). Leur influence bien digérée par le cinéma mondial, ils semblent aujourd’hui très conscients que la question de la pertinence contemporaine du personnage est centrale dans la réussite de son come-back. C’est le sens des premières infos distillées dans la bande-annonce (les scènes de manif anti-austérité à Athènes), comme des vannes de Damon en interview (« Je suis bien décidé à faire le plus de films possible avec Paul avant qu’on nous mette en maison de retraite »).

Alors que le nouveau film sort le 10 août, c’est le moment ou jamais de se rafraîchir la mémoire.

 

La mémoire dans la peau

(The Bourne Identity, Doug Liman, 2002)

Repêché en pleine mer Adriatique, un amnésique tente de faire la lumière sur son passé. Il aimerait notamment comprendre pourquoi il a des réflexes de machine à tuer dès qu’on lui demande ses papiers.

Will Hunting qui pète des clavicules ? Souvenez-vous : en 2002, imaginer Matt Damon en action hero n’avait rien d’évident. Le gendre idéal de la maison Miramax venait de se crasher avec deux drames à Oscars packagés par les frères Weinstein : La Légende de Bagger Vance et De si jolis chevaux… Il avait méchamment besoin de remettre sa carrière sur les rails. C’est alors qu’il croise la route de Doug Liman, lui aussi en train de franchir la frontière qui sépare le circuit indé des majors. Doug est obsédé depuis l’enfance par un vieux bouquin d’espionnage de Robert Ludlum (déjà adapté une première fois à la télé en 1988 avec Richard Chamberlain « dans la peau » de Jason Bourne), peut-être parce que son papa avait passé beaucoup de temps à barboter dans les recoins les plus sombres de la politique américaine (avocat légendaire, Arthur Liman a notamment présidé la Commission d’enquête du Sénat sur l’« Irangate »)… Pensé avant le 11 Septembre, sorti l’été d’après, l’histoire de cet assassin de la CIA qui se (re)découvre une conscience va venir percuter le Zeitgeist de plein fouet.

 

Ce qu’en disait Matt Damon à l’époque : « L’avantage de jouer le rôle d’un amnésique, c’est qu’on n’a pas besoin de faire des recherches trop poussées sur son passé. »

Meilleure baston : A la fin du film, Bourne se jette du haut d’une cage d’escalier avec le corps d’un adversaire dans les bras, histoire de faire « matelas » à l’atterrissage. Pendant la descente, il en abat un autre, quelque part vers le 6ème étage.

Meilleure course-poursuite : La séquence parisienne en Austin Mini, très Rémy Julienne, a beaucoup fait pour le triomphe du film, mais on avouera un faible pour l’évasion de l’ambassade US à Zurich.

Meilleur méchant bureaucrate : Chris Cooper, son teint livide, ses valises sous les yeux, sa tronche de six pieds de long… Brrr.

Matt attaque : Encore un pied dans l’enfance, Damon joue le personnage comme un boy-scout neurasthénique. L’antidote à Jack Bauer. 

 

Box-office France : 761 724 entrées

Box-office monde : 214 millions de dollars

 

Le mot de la fin :

-       « Vous avez vos papiers ? »

-       - « Pas vraiment. »

 

La mort dans la peau

(The Bourne Supremacy, Paul Greengrass, 2004)

 

Malgré des maux de tête récurrents, Jason Bourne coule des jours tranquilles à Goa avec sa girlfriend. Mais des vilains Russes vont l’obliger à sortir de sa retraite…

Plus qu’une suite: le vrai début de la franchise. Doug Liman est parti tourner un autre film d’espions pour Brad Pitt (Mr and Mrs Smith), Paul Greengrass, auréolé du succès choc de Bloody Sunday, débarque et impose les vraies bases de la grammaire bournienne : l’intrigue mondialisée, la shaky-cam épileptique et faussement documentaire, le schéma narratif modelé sur celui d’un film de vengeance, les morceaux de bravoure non-stop… Un moment de bascule décisif a lieu quand Franka Potente meurt devant les yeux de Matt Damon. On comprend à cet instant précis qu’on partage désormais une mémoire commune avec l’espion amnésique. La saga peut (vraiment) commencer.

 

Ce qu’en disait Damon à l’époque : « Il n’y a que trois suites à avoir surpassé l’original : le Nouveau Testament est meilleur que l’Ancien, Les Aventures de Huckleberry Finn est meilleur que Les Aventures de Tom Sawyer, et Le Parrain 2 est meilleur que Le Parrain. »

Meilleure baston : A Munich, Bourne affronte Jarda (Marta Csokas) à coups de… magazine ! Puis fait exploser la maison grâce au grille-pain.

Meilleure course-poursuite : L’ouverture en bagnole à Goa, avec le sniper qui vise Bourne mais shoote Marie, caractéristique de la tendance greengrassienne de mettre la barre très haut, très tôt. Il refera le coup avec le suspense infernale à Waterloo Station dans la première demi-heure de La Vengeance dans la peau. Après, il faut savoir gérer la descente…

Meilleur méchant bureaucrate : Joan Allen fait son entrée en dirlo pète-sec, mais impossible de détacher notre regard de Brian Cox. Surtout quand il poignarde ses subalternes dans des sous-sols berlinois.

Matt attaque : L’une des décisions les plus efficaces de Greengrass sera d’effacer les dernières lueurs de tendresse dans l’œil de Bourne. Le premier rôle « adulte » de Damon.

 

Box-office France : 1 142 893 entrées

Box-office monde : 288, 5 millions de dollars

 

Le mot de la fin : « David Webb. C’est votre vrai nom. »

 

 

La Vengeance dans la peau

(The Bourne Ultimatum, Paul Greengrass, 2007)

C’est l’épisode politique, et métaphysique. La quête de Bourne touche à sa fin. Il va bientôt rencontrer l’homme qui tire les ficelles depuis le début, son « créateur » (qui a la tête d’Albert Finney). Après ça, rideau.

Le chef-d’œuvre de la saga. Tous les participants de l’aventure sont au taquet. Matt Damon n’est plus le chérubin athlétique du premier volet – il « possède » le personnage comme jamais. Greengrass met en boîte une séquence véritablement anthologique (Waterloo Station), tandis que le scénariste Tony Gilroy s’amuse comme un petit fou avec ses constructions alambiquées (une grande partie de l’intrigue de La Vengeance… se déroule entre les deux dernières scènes de La Mort dans la peau !). Le film sort dans une Amérique lessivée par les deux mandats de George W. Bush. Les fantômes d’Abu Ghraib et de Guantanamo planent partout. Damon et Greengrass passeront d’ailleurs la majeure partie de la tournée promo à parler politique et enchaîneront avec Green Zone (sur le mensonge des armes de destruction massive).

 

Ce qu’en disait Damon à l’époque : « On s’est emparé d’un roman républicain et on en fait une saga démocrate. »

Meilleure baston : Dans une salle de bains de Tanger, Bourne tue froidement un homme devant le regard horrifié de Julia Stiles. L’espion qui ne s’aimait pas a beaucoup beaucoup de sang sur les mains.

 

Meilleure course-poursuite (ci-dessus) : A Tanger toujours, Bourne bondit d’un immeuble à l’autre en passant par les fenêtres. Tom Cruise jaloux ?

 

Meilleur méchant bureaucrate : David Strathairn, visqueux, machiavélique. On jurerait que ses dialogues ont été écrits par Dick Cheney.

Matt attaque : La Mort… et La Vengeance… sont censés se dérouler en parallèle, mais la dégaine de Damon témoigne que du temps a passé. Plus épais, il ne desserre pas les mâchoires du film. Il a rarement été aussi beau.

 

Box-office France : 1 539 364 entrées

Box-office monde : 442, 8 millions de dollars

  

Le mot de la fin : « Je me souviens. Je me souviens de tout. Je ne suis plus Jason Bourne. »

 

Jason Bourne : l’héritage

(The Bourne Legacy, Tony Gilroy, 2012)

 

Jason Bourne n’était que la partie émergée de l’iceberg ! Voici Aaron Cross, super soldat du projet top-secret « Outcome » !

Un spin-off ? Un reboot ? Non, non : un « sidequel ». Une suite qui se déroule en parallèle. Ah, euh… OK. Le scribe Tony Gilroy est promu au poste de réalisateur et on fait entrer sur le terrain l’éternel remplaçant du cinéma US, Jeremy Renner. Dernière roue du carrosse Avengers, faire-valoir transparent de Tom Cruise dans la saga Mission : ImpossibleRenner est une sorte de Poulidor hollywoodien : super touchant dans son entêtement à se planter systématiquement. Jason Bourne : l’héritage aura sans doute un jour sa place dans les livres d’histoire, comme emblème de ce moment où l’industrie a cru qu’elle pouvait faire vivre ses franchises en supprimant les stars de l’équation. A ce compte, il aurait peut-être été plus judicieux d’enlever carrément le mot « Bourne » du titre…

 

Ce qu’en disait Matt Damon à l’époque : « Je ne peux pas imaginer Jason Bourne sans Paul Greengrass. »

 

Meilleure baston : Rien de notable à se mettre sous la dent, mais profitons-en pour rappeler qu’Aaron Cross passe toute la première partie du film à affronter des loups ( ?).

Meilleure course-poursuite : Sur les toits puis dans les rues de Manile. C’est la seule, d’ailleurs. Mais voir Jeremy Renner faire de la moto en Ray-ban permet de comprendre pourquoi il avait été un temps question de le caster dans un biopic de Steve McQueen.

Meilleur méchant bureaucrate : Edward Norton et son look de trader à la coule. En fait, c’est encore plus flippant quand le vilain ne ressemble pas à un prof de latin-grec ou à un sénateur UMP.

 

Box-office France : 950 724 entrées

Box-office monde : 276, 1 millions de dollars

 

Le mot de la fin : « On est perdus ? »

 

Jason Bourne

(Jason Bourne, Paul Greengrass, 2016)

 

Ca y est Jason Bourne se souvient. De tout. Du coup, retiré dans un pays de l’Est, il a coupé les ponts avec son ancienne vie et passe ses journées à péter des rotules pour gagner sa croute. Mais quand Niki découvre que son père a joué un rôle obscur dans la conception du programme Treadstone, Bourne va bien être obligé de reprendre du service.

On prend les mêmes et on recommence ? Près de 10 ans ont passé depuis que Matt Damon et Paul Greengrass ont rendu leurs badges. 10 années pendant lesquelles le monde et le cinéma ont complètement changé. Damon s’est imposé comme une star A list qui n’a plus besoin de saga pour cartonner ; le film d’action (plus industrialisé et dopé aux superhéros) n’a plus grand chose à voir avec ce que Greengrass avait contribué à calibrer avec ses deux opus. Et la paranoïa post-11 Septembre a laissé place à une crise économique doublée d’un terrorisme aveugle qui frappe partout et n’importe comment. Acteur et réalisateur ont pourtant remis le couvert et tentent de rendre un peu de pertinence à l’agent amnésique des 00’s. Bourne se retrouve donc dans une manif anticapitaliste en Grèce, affronte un mogul de l’ère Post-Snowden et doit se battre avec sa nemesis : un agent redoutable (Vincent Cassel en mode Capoeira) plongé dans le déni moral. Bourne réussira-t-il à s'adapter aux bouleversements ?  

Ce qu’en dit Matt Damon aujourd’hui : «  Bon, cette fois-ci, vous pouvez toujours attendre que j’en refasse un. Ils devront me rebooter avant que je replonge ! »

Meilleure baston (indisponible) : le combat dans les égouts contre Vincent Cassel est un sommet de la série - par sa brutalité nette, sa rapidité d’exécution et le refus de toute virtuosité. Ca va vite et ça fait mal. Juste mal.

Meilleure course-poursuite : La séquence à Vegas est monstrueuse et rivalise avec la scène à Moscou de Supremacy. La poursuite ressemble à un combat de gladiateur, avec des bagnoles en lieu et place d’esclaves. Une surenchère de froissement de tôle spectaculaire (de plus en plus spectaculaire, de plus en plus violent, de plus en plus fou) qui frôle la caricature. Le fait que ça se passe à Vegas, capitale des faux-semblants, est-il un indice ?

 

Meilleur méchant bureaucrate : On aurait bien aimé mettre Alicia Vikander, mais son rôle flirte avec le néant. On se rabat donc sur Tommy Lee Jones qui vient faire ce qu’il sait faire à la perfection : la gueule, et des grognements. Sa poker face et son humour pince-sans-rire font le job.

Matt attaque : Mutique (288 mots dans tout le film), le petit enfant s’est transformé en robot tueur. En 10 ans, Matt a gagné en assise, en gravitas physique, et il donne à Bourne une épaisseur et une lourdeur qui vont bien au personnage.

 

Box-office monde : 59,2 millions de dollars le premier week-end