Javier Bardem : "Dans No Country for Old Men, j’avais l’impression d’être un rouleau compresseur"

Javier Bardem dans No Country for Old Men

Rencontre avec l’ange noir exterminateur des frères Coen

Mis à jour du 9 novembre 2017 : le chef d'oeuvre des frères Coen fête aujourd'hui ses 10 ans. A cette occasion nous vous reproposons l'interview que nous avait accordé Javier Bardem pour la sortie du film. 

Cette interview est parue pour la première fois dans le numéro 372 de Première en février 2008

Nous avions rencontré Javier Bardem en 2008 pour la sortie du chef d’œuvre oscarisé des frères Coen, No Country for Old Men. On replonge dans les archives à l'occasion de sa diffusion ce dimanche sur France 2.
Inhumanité, violence et coupe de cheveux…

No Country for Old Men : bienvenue en enfer

Chigurh personnifie le mal dans toute sa splendeur macabre. L’avez-vous interprété comme cette incarnation proprement dite ou comme un psychopathe ?
Tout le problème était là. En tant qu’acteur, on a toujours besoin de comprendre la logique d’un personnage, les motivations de ses actions. Or, là, il n’y en avait aucune. Chigurh n’est pas un être humain. C’est un symbole, celui d’une violence qui vient de nulle part et ne va nulle part. Joel et Ethan ne voulaient pas que je le joue comme un déséquilibré mental. Moi qui adore deviner l’identité d’un personnage à travers le langage de son corps, sa façon de parler, de marcher, de s’asseoir ou de bouger ses mains, je n’avais rien à quoi me raccrocher. Alors, pour m’aider, je me suis imaginé qu’il était une sorte d’interlocuteur suprême, qu’il entendait une voix en son for intérieur – dieu ou destin. J’ai pensé qu’il était à la fois ici et ailleurs, comme un type avec un casque enfoncé sur les oreilles en permanence qui vous parlerait tout en suivant simultanément un match de foot. The Man Who Wasn’t There (The Barber), c’est lui aussi !

Chigurh se balade avec une bouteille à air comprimé et un fusil à pompe dans la main. Il paraît que vous détestez les armes…
C’est vrai. Au cinéma, j’évite la violence purement graphique. Lorsque j’ai tourné dans Perdita Durango d’Alex De La Iglesia, je n’étais pas à l’aise avec mon rôle de fou furieux sataniste en mal de sacrifice humain, même si c’est un très bon film et que je suis fier de mon boulot. Depuis, je fais attention à ne plus accepter ce genre d’emploi si le scénario ne tient pas un vrai discours sur la violence. Dans le film des frères Coen, ce discours est incarné par le personnage du shérif, le « vieil homme » interprété par Tommy Lee Jones. Selon lui, une fois que la violence est en marche, on ne peut plus l’arrêter car on ne combat pas la barbarie par la barbarie.

Vous êtes terrifiant dans la scène d’ouverture lorsque vous étranglez un policier. Votre visage se déforme, vous avez les yeux révulsés, on ne vous reconnaît plus…
Pour moi, c’est le seul moment du film où le personnage éprouve un sentiment de plaisir. Je l’ai joué comme un orgasme. C’est peut-être pour ça que c’est effrayant ! Chigurh s’est laissé capturer juste pour pouvoir jouir de la possibilité de s’échapper.

Est-ce que vous vous faites parfois peur à l’écran ?
Non, jamais. Bon, là, avec la coupe de cheveux, je dis pas !

Qui a eu l’idée de cette coupe au bol grotesque ?
J’ai suivi le coiffeur dans sa caravane pour faire des essais. Il a pris ses ciseaux et a coupé. J’entendais les rires étouffés de Joel et Ethan, puis soudain, ils ont explosé. J’ai crié : « Donnez-moi un miroir ! » Lorsque je me suis regardé dans la glace, j’ai hurlé : « Fuck, men ! » Et puis, une seconde plus tard : « Merde, je crois qu’on tient le personnage… » On est tous tombés d’accord. Cette coupe est à l’image de Chigurh : structurée, méthodique à faire peur, pas un cheveu qui dépasse. Aller à l’encontre de l’idée qu’on se fait d’un look de bad guy me plaisait beaucoup. On dirait un page !

Ou Mireille Mathieu. Vous connaissez ?
Mireille qui ? Non. En Espagne, on me cite souvent Mafalda !

Votre sex-appeal a dû en prendre un coup ?
Vous savez, je ne m’occupe plus de mon pouvoir de séduction depuis des années. Que je sois chauve ou que j’arbore la dernière coupe de cheveux à la mode, je ne me rends compte de rien !

Comment s’est déroulé ce tournage en plein désert, à la frontière texane ?
Souvent, je ne tournais que deux jours par semaine. Je me levais pour buter plein de gens et je rentrais à l’hôtel me coucher. J’avais l’impression d’être un rouleau compresseur. Se sentir seul au milieu d’une foule à New York est une chose ; au milieu du désert, c’en est une autre ! Contre toute attente, je me suis aperçu que la civilisation me manquait.

Vous avez étudié aux Beaux-Arts. Avez-vous une approche picturale de vos rôles ?
Plus jeune, avant d’aborder un rôle, je dessinais ce qui me passait par la tête. Mais j’ai arrêté. Aujourd’hui, j’utilise toujours ce sens des couleurs pour peindre mentalement le personnage. Si je mets du blanc ici, je vais ajouter à côté une touche d’ombre pour que ça ressorte. Ou du rouge. Bon, évidemment, dans le cas de Chigurh, c’était plutôt un monochrome que j’avais dans la tête, une grosse tâche noire !

No Country for Old Men est diffusé ce soir à 20h55 sur France 2.


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