Edward Norton - Brooklyn Affairs
Warner Bros. France

Pour Edward Norton, Brooklyn Affairs n’est pas juste un exercice de style, mais un film très personnel. Explications

Il avait presque disparu. Sa présence intense et cérébrale avait été l’un des gros chocs des années 2000… Mais depuis une dizaine d’années, Ed Norton était devenu rare. Un second rôle schizo dans Birdman, un caméo génial dans le génial Alita, des apparitions chez son copain Wes Anderson et… rien. Pas grand chose On a dit qu’il était devenu incontrôlable et mégalo, qu’il était parti en politique (son engagement au côté d’Obama), qu’il préférait le militantisme ou le business technologique aux marvelleries Hollywoodienne lui le fan de comics… En réalité Ed Norton planchait sur un film, Brooklyn Affairs. Ce deuxième long-métrage en 20 ans (sa comédie spiritualo-romantique Au nom d’Anna date de 2000) est une adaptation d’un polar hipster signé Jonathan Lethem qui raconte l’enquête délirante de Lionel Essrog, un privé atteint de la Tourette cherchant à venger son patron assassiné. Sur son chemin, Lionel croise un géant buté, un club de méditation transcendantale, des femmes fatales et un portier violent. Un peu de Chandler, du cartoon à la Tex Avery et quelques embardées surréalistes : dans le livre le pulp était passé au karcher postmoderne.

Quand il le découvre, Norton tombe amoureux du style de Lethem, mais surtout, du personnage principal : "C’est un type brillant", nous confiait-il récemment. "Mais sa maladie l’isole. Pourtant ce n’est pas qu’une affliction. Tourette est un handicap, mais c’est aussi une force qui l’amène à se surpasser. J’aimais le paradoxe qui constitue le personnage : il est seul, abandonné, mais c’est un dur, bien plus intelligent que ses potes. Il est victimisé, mais ce n’est surtout pas une victime !". Juste avant de monter sur le ring du Fight Club, Norton décide donc d’adapter le bouquin… qui nécessitera une gestation de 20 ans. Sans doute parce qu’il décide de l’adapter en déplaçant l’intrigue dans les années 50. Des chapeaux mous, des vieilles bagnoles, New-York la nuit… Le film ressemble de loin à un néo-polar élégant et racé, recyclant toutes les figures du genre. Pourtant, c’est plus que ça. En imaginant un méchant qui tient la ville de New York sous sa coupe, Moses Randolph (joué fabuleusement par Alec Baldwin) un titan du bâtiment effrayant, on dépasse le simple polar pour verser dans une fresque romanesque et engagée. "Randolph est inspiré par Robert Moses, un magnat du BTP qui eut une influence essentielle sur la ville entre les années 30 et 60. C’est le Baron Haussmann de New York. C’était un homme très puissant, mais corrompu par le pouvoir. Je crois vraiment que l’excès de pouvoir finit par abîmer les gens, aussi brillants et idéalistes soient-ils… J’ai écrit le film bien avant l’élection de Donald Trump mais les échos entre ce personnage, sa vulgarité, son aspect prédateur, et certains hommes politiques qui nous gouvernent sont désormais évident. Il suffit de regarder les chaînes infos pour comprendre ce que l’on perd, ce que la démocratie perd, quand les citoyens abandonnent tous leurs contrepouvoirs. C’est le nœud du film pour moi."

Surtout, comme il nous l’expliquait, Norton marche sur un terrain très personnel : "Mon grand-père (James Rouse NDLR) était un urbaniste, très en avance sur son temps en terme d’éthique sociale. Il avait une vision globale de la ville, une vision très progressiste : il pensait qu’une cité ne peut se concevoir qu’en considérant tous les aspects de la collectivité : l’éducation, l’infrastructure, l’environnement… Ca n’est pas que des immeubles ; ce sont d’abord des gens qui doivent vivre ensemble. Sa philosophie et son inspiration sont toujours très présentes pour moi et Brooklyn Affairs est naturellement nourri de ses réflexions."

Un film noir, doublé d’un film social et qui plus est très personnel : Brooklyn Affairs est une œuvre prototype passionnante.