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La conscience du super-héros d'être un personnage de fiction est une arme comique, mais également critique envers le système auquel il appartient.

Mise à jour du 6 janvier 2017 : Deadpool sera diffusé ce soir sur Canal +. A sa sortie, nous nous étions demandé si la promesse de la 20th Century Fox était tenue. Le film est-il aussi subversif que prévu ? Eléments de réponse.

Actualité du 15 février 2016 : Deadpool a un gros avantage sur tous ses alliés et adversaires super-héroïques : il a conscience d’être un personnage de fiction et peut briser le quatrième mur, c’est-à-dire s’adresser directement aux lecteurs/spectateurs. Tim Miller exploite logiquement cette spécificité pour en faire le principal ressort comique de son film mais aussi une arme critique à l’intention de Hollywood. D'ailleurs, l'offensive a été lancée bien avant la sortie de Deadpool et fut le gros argument promo.

A l'écran, Ryan Reynolds se repaît donc de vannes sur les X-Men (Wolverine en particulier), les Marvel, Green Lantern, l’industrie tout entière… Et si c’est dans ce domaine que Deadpool est le plus drôle et le plus attendu, le procédé a quand même ses limites.
Attention, spoilers.

Qui est Deadpool

"Un film réalisé par un baltringue avec un imbécile heureux"
Dès le générique, le ton est donné. Le long-métrage n’est pas signé Tim Miller, ni porté par Ryan Reynolds. Non, il a été "réalisé par un baltringue avec un imbécile heureux". Avant même que l’action ne démarre, on nous promet aussi en vrac : "une bombasse" (Morena Baccarin), "un méchant trop classe" (Ed Skrein) et "un caméo attendu" (Stan Lee, évidemment). Le film commence et à la première occasion, Deadpool se tourne vers le public pour s’exclamer : "Vous vous demandez à qui j’ai caressé les couilles pour avoir mon film ? Ca rime avec Poolwerine et il a deux jolies melbournes dans son slip kangourou". Difficile de faire plus direct.

Le message est clair : "The Merc with a mouth" a retrouvé sa grande gueule, cousue de façon incompréhensible dans X-Men Origins : Wolverine (déjà produit par la Fox et sorti en 2009), et il n’a pas l’intention de la fermer. Au fil de l’intrigue, il tape en particulier sur les X-Men (qui appartiennent au même studio), notamment auprès de Colossus qui insiste pour qu’il rejoigne l’équipe du Professeur Xavier. "Lequel ? McAvoy ou Stewart ? On s’y perd dans leur chronologie", répond-il en référence au fait que le mutant a actuellement deux interprètes en parallèle : James McAvoy et Patrick Stewart. Puis il souligne le fait de n’être entouré que de deux X-Men, Colossus et Negassonic Teenage Warhead ("Quel nom trop cool ! ") : "Un troisième mutant, c’était trop cher ?"

"Deadpool, ça sonne comme une franchise"
Quitte à régler ses comptes, le mercenaire s’attaque aussi à Green Lantern, autre super-héros qu’il a incarné pour la Warner Bros à partir du personnage de DC Comics, mais dont l’adaptation a fait un flop. Au moment où il accepte de faire l’objet d’une expérience pour tenter de guérir de son cancer, il apprend qu’il y gagnera peut-être des super-pouvoirs. "Je ne veux pas de costume vert !, hurle-t-il dans son lit d’hôpital. Ni en numérique". Prends-ça, Hal Jordan. L’autodérision va loin, puisqu’une fois transformé en super-héros (et donc défiguré), Ryan s’auto-attaque en affirmant : "Bien sûr que la beauté fait tout ! Regarde Ryan Reynolds, tu crois qu’il a fait carrière grâce à son jeu d’acteur ?" Plus surprenant, son pote Weasel (T. J. Miller) lui conseille d’aller parler à un second rôle "pour faire avancer l’intrigue". Un peu plus tard, quand son ami revient défiguré et se cherche un nom de super-héros, il lui dit "Deadpool ? Ca sonne comme une franchise" (ou comment dire aux producteurs du film dans le film qu’on aimerait bien lui donner une suite).

Jusqu’à la toute fin du générique (où il "allume" les caméos de Samuel L. Jackson chez Marvel), Deadpool déroule ses blagues méta sans que ça sorte pour autant le spectateur du film. Au contraire, le concept dynamise l’ensemble, comme lors d’une scène d’action où il crie "Vous avez vu 127 Heures ? Attention, spoilers !" avant de se couper le bras à la manière de James Franco. Ou quand il n’a plus que 12 balles face à une multitude d’ennemis et que loin de se dégonfler, il demande aux spectateurs de faire le décompte avec lui tout en commençant à tirer…

Les deux scènes post-générique de Deadpool

"Grimpe-moi dessus comme Yoda sur Luke"
Mais il ne faut jamais abuser des bonnes choses, et Miller commet cette erreur en noyant l’auto-référencement dans un grand bain pop pas toujours pertinent. Avant même d’obtenir des super-pouvoirs et de devenir cinglé, Wade Wilson s’habille comme Tyler Durden dans Fight Club, façon de souligner d’entrée le dédoublement de personnalité et son goût pour les références contemporaines, insulte son copain barman qui le lui rend bien et drague une strip-teaseuse en exagérant ses malheurs.

La séquence Saint Valentin est construite comme une parodie salace de comédie romantique où sa copine lui propose une position inspirée par Star Wars : "Grimpe-moi dessus comme Yoda sur Luke". Wade se marre et enchaine avec une anecdote de cauchemar à propos de Liam Neeson : "J’ai rêvé que je kidnappais sa fille, il était pas content. Il a fait trois films sur ça. Ca fait pas de lui le pire père du monde ?". Puis les vannes sont lâchées et les dialogues se répètent jusqu’à l’épuisement - l’homme en noir surnommé "Agent Smith" à chaque fois qu’il apparaît à l’écran, les comparaisons entre les X-Men et des boys bands, la jeune mutante en mode "ado vénère"… Les répliques les plus critiques envers l’industrie hollywoodienne sont noyées au milieu de toutes ces références mainstream, ce qui désamorce toute tentative de produire du discours. Mais maintenant qu’il a sa propre franchise, le mercenaire a du temps pour affuter ses armes.

Deadpool n'est pas le film subversif qu'on attendait (critique)

Bande-annonce de Deadpool :