Alien Covenant : la leçon d'art de Ridley Scott

Alien : Covenant

En se connectant à Blade Runner autant qu'à Alien, Covenant recèle une puissante réflexion sur l'art.

"Donner la recette" : dans notre interview publiée dans le dernier numéro de Première, Ridley Scott était très clair. Alien : Covenant est là pour donner la recette, pour livrer les clefs d'une franchise à celles et ceux qui feront des films après lui (pas moins de quatre autres Alien, paraît-il). Comme si on ne finissait pas par la connaître par cœur, cette recette, à force qu'on nous la serve à toutes les sauces depuis 1979. Des astronautes, une planète hostile, une sale bête qui les bouffe, et le tour est joué (le rigolo Life, sorti il y a quinze jours, est le dernier clone en date). Alors ? Alors Alien : Covenant est effectivement un remake d'Alien : Le 8ème passager. Un vaisseau immense, le Covenant, part pour une planète lointaine avec des milliers de colons en sommeil, et devinez quoi ? Un mystérieux message capté par accident, une planète hostile, une sale bête, des lance-flammes et des visuels sortis de chez Moebius et Giger. D'accord. De ce point de vue, Covenant est parfaitement dans les clous (et généreux en termes de sang et de violence), ce qui pourra irriter les cinéphiles réclamant de la nouveauté -le score efficace de Jed Kurzel s'applique à muscler la partition de Jerry Goldsmith reprise à la note près. En ce sens Covenant, remake/suite/reboot réussi, divertissant et appliqué, fait penser à Jurassic World. Sauf que, comme il s'agit du même réalisateur que le premier film, il y a forcément une dialectique beaucoup plus profonde à l'oeuvre ici : comme dans le superbe Robin des bois et dans l'imparfait mais fascinant Prometheus, Scott dialogue avec la mythologie pour en interroger les fondamentaux.

La fin d’une vision
Après une ouverture sur un œil en très gros plan, un androïde échange avec son créateur. Dans un espace blanc à la 2001, on trouve la Nativité de Piero Della Francesca ; le David de Michel-Ange ; L'Or du Rhin de Wagner au piano. Pas un name dropping pour le plaisir : une ouverture à clefs qui donnera le sens caché. Le David était l'inspiration visuelle des Ingénieurs de Prometheus. Francesca, c'est le peintre scientifique, géomètre "qui a conquis définitivement l'espace à la peinture" (Elie Faure) et sa naissance du Christ est ainsi vue comme une création purement humaine et non divine, donc intelligible. Le gros plan sur l'oeil nous connecte immédiatement à Blade Runner, l'autre grande fresque SF de Scott, qui s'ouvre sur ce même plan - et clôt également 1492 -comme pour signifier la fin d'un âge de découvertes, la fin d'une vision. Nouvel alien, nouvelle vision, homme nouveau : l'androïde, c'est David (Michael Fassbender), venant d'être activé, qui s'émerveille dès sa naissance de pouvoir contempler son créateur (ce prologue de Covenant se situe avant Prometheus, donc). Plus tard, à bord du Covenant, il y a un autre androïde, Walter (Fassbender toujours), version affaiblie du trop humain David. Walter ne possède pas la capacité de créer. C'est lorsque Walter rencontrera David que celui-ci apprendra (via une scène bluffante techniquement et assez érotique) à jouer de la flûte. A improviser, donc à créer.

L’ironie du projet
Dialogues de robots, comme dans Blade Runner. Dans lequel le monstre s'envisage comme un objet artistique. La mythologie ne se pense que par et pour l'homme. L'horreur n'est qu'une création purement humaine : dans l'espace, si personne ne vous entend crier c'est qu'il n'y a toujours pas de Dieu, il n'y a que des créateurs, des artisans, et lorsqu'ils se prennent pour Dieu, ça finit généralement en génocide (voir le flashback sur la planète des Ingénieurs). Que cette réflexion athée sur l'essence de l'art et du mythe (qui irrigue toute l'oeuvre de Ridley) soit mêlée à un film d'horreur/SF finalement plus ironique que l'on pense, voilà peut-être le sens profond de Covenant. Le caméo des concept arts de H.R. Giger pour le premier Alien en 1978 qui apparaissent, intégrés à l'intrigue, soulignent cette ironie du créateur forcé pour des raisons industrielles de faire un remake de son premier chef-d'oeuvre, d'insister sur les poncifs pour mieux les éclairer, sans doute. On pense alors à cette critique de Ligne rouge 7000, l'un des derniers films d'Howard Hawks, par Alain Paucard : "Au lieu de dissimuler le poncif, Hawks le montre, le désigne, et, par un retournement dialectique propre aux grands créateurs, le distance et le transcende, révélant ainsi l'essence d'un mythe. Ce n'est pas génial, mais c'est une leçon". Hybride et monstrueux, Covenant est une belle leçon d'art. Prenez des notes.

Bande-annonce d'Alien : Covenant, en salles le 10 mai :

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