Abderrahmane Sissako : "Timbuktu partage un espace commun avec le western"

Timbuktu

Le film événement des César 2015 revient ce soir sur Arte.

Présenté à Cannes en 2014 avant de recevoir une pluie de César l'année suivante, Timbuktu sera proposé ce soir sur la 7e chaîne, suivi d'un documentaire sur son réalisateur, Abderrahmane Sissako. Première l'avait rencontré à sa sortie pour parler de ce film fort racontant la conquête de Tombouctou par des islamistes. Un difficile sujet d'actualité que le cinéaste a mûri pendant  huit ans (son film précédent, Bamako, remonte à 2006). Il évoquait alors ces diverses étapes de création.

En voyant Timbuktu, j’ai pensé à un western. C’est inconscient mais c'est vrai. Timbuktu partage un espace commun avec le western. Une ville dans le désert… L’idée de justice et de justiciers aussi. Un espace où combattent le bien et le mal, l’affrontement primitif. Il y a plusieurs années, je voulais faire un remake de Il était une fois dans l’Ouest. En le plaçant en Afrique. Mais je ne suis pas allé plus loin parce que je ne voulais pas juste faire un « western africain », il faut d’abord avoir une idée plus forte que le genre du film. 

Vous avez mis huit ans à réaliser un nouveau film. Oui, parce que j'étais parti sur plusieurs idées. Je voulais faire un documentaire sur la lapidation du couple d’Anguelhok (ndlr : la mise à mort d’un couple non marié par des islamistes dans le nord du Mali). Déjà, la forme de l’exécution est terrible. Un couple enterré vivant puis tué à coups de pierre… Cette histoire me hante depuis. Le silence médiatique autour de cet événement m’a aussi poussé à faire ce film. Mais bien avant, j'étais parti sur une autre piste. J’avais aussi envie de faire un film muet sur le génocide au Rwanda. Avec des inserts texte, aucun son diégétique… Ce drame est allé tellement loin qu’il fallait une certaine forme de recul pour le traiter. La raison était aussi de donner à l’Afrique son cinéma muet, primitif. Comment donner à l’Afrique son cinéma muet ? C’est une question qui me passionnait. Ce projet-là était assez avancé, c’était l’adaptation d’une nouvelle d’Emmanuel Goujon, Espérance, où l’on vivait tout le génocide dans une église.

En parlant de cinéma muet, Timbuktu n’est justement pas très bavard. C’est un héritage de ma formation en URSS. On nous enseignait que le cinéma était fondamentalement image, qu’il s’entendait après, dans la droite ligne d’Eisenstein. Je n’étais pas un cinéphile, je voulais raconter des histoires à travers le cinéma. On ne nous projetait pas que des films russes. Il y avait beaucoup de films de John Ford.

Et donc, pourquoi ne pas l'avoir fait sous forme documentaire ? La forme documentaire crée d’emblée une adhésion du spectateur. C’est un peu trop facile de filmer un événement réel. Je voulais que la scène de la lapidation soit faite en animation, je lisais beaucoup de reportages en BD. J’avais beaucoup d’idées formelles, utiliser des crayonnés, de la gouache… Mais très vite j’ai eu peur de raconter une histoire trop stylisée, et d’être déçu du résultat.

Ca rappelle L’Image manquante de Rithy Panh, son documentaire en stop motion sur les Khmers rouges. Oui, tout à fait. C’est le même problème : comment évoquer l’indicible en images ? Quels moyens de cinéma utiliser ?

Faire de l’animation c’est avoir le contrôle total de l’image. Eviter les accidents… Oui, mais rien ne garantit que le résultat soit bon à l’arrivée.

Vous avez donc construit Timbuktu autour de la scène de lapidation ? Non. C’est le point de départ. J’avais envoyé quelqu’un à Tombouctou pour faire des interviews, je ne pouvais y aller, c’était risqué. Les djihadistes ont accepté. Mais très vite ils ont voulu prendre le contrôle du film, relayer leur propagande. Ils disaient tous la même chose. Ce n’était pas intéressant pour le cinéma. Mais mon homme a été témoin de l’exécution au fusil d’un touareg. On l’a interdit de filmer -les djihadistes filment avec leurs caméras, aucune autre. Mais il a pu filmer les spectateurs de l’exécution. Il a fait deux très longs panoramiques du public avant le drame. C’est ça le point de départ.

Justement, dans Timbuktu, vous vous attardez sur la préparation de l’exécution et vous coupez au moment où frappe la première pierre. J’ai longuement réfléchi à la façon dont il fallait traiter la scène. Au début je voulais retirer de la couleur à l’image, mais c’était trop subtil. Puis je voulais ôter le son, à la fois pour montrer que quelque chose avait disparu -et utiliser la force du muet. Mais j’ai préféré l’ellipse. Dès l’impact, je lance une musique, et je coupe pour montrer un djihadiste qui danse. C’est une image impossible. Ca symbolise la prise de conscience d’un terroriste.

Interview Sylvestre Picard

Bande-annonce de Timbuktu :

 

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