1. Première
    par Gael Golhen

    Cédric Anger s’est fabriqué une belle filmo de polars verrouillés par un sens de la narration diabolique, de L’avocat à La Prochaine fois je viserai le cœur. L’amour est une fête se lance au début sur les mêmes rails, avec des flashs de violence et de néons qui disent l’aspect charnière de l’époque. On est en 1982, l’euphorie socialiste est à son comble, mais la gueule de bois va être sévère. La première partie du film ressemble à un polar à l’ancienne, un Deray 70’s revu et corrigé par le David Simon de The Deuce. Deux flics (Gilles Lelouche et Guillaume Canet) infiltrent le milieu du porno pour faire tomber les chefs de la pègre locale. Mais progressivement les héros vont prendre goût au jeu et produire leur propre film… Anger abandonne alors le thriller et passe au conte de fesses libertaire, baguenaudant dans cette époque d’avant l’arrivée du sida et de la vidéo (et des tournages bâclés qui en ont découlé), célébrant ce moment où le porno n’a pas encore perdu son innocence. Son film devient mobile comme la flamme à laquelle tous se brûleront ; il danse et va où il veut. Ca parle d’amour, de liberté, de cinéma amateur hardi, cet art mineur où seul comptait le cul, l’humour et un surréalisme à la cuisse légère. Dans cette deuxième partie plus free, plus folle, plus belle aussi, L’Amour est une fête devient le portrait d’un groupe d’amis pris dans la débrouille et les câbles électros. Producteurs amoureux, cinéastes frustrés, figurants émotifs… Le porno vient de trouver sa Nuit américaine.

  2. Première
    par Christophe Narbonne

    Le dernier plan de Dheepan s’achevait dans une lumière aveuglante qui inondait le nouveau logement londonien de la famille recomposée du héros -filmé comme un paradis terrestre par opposition à la sordide banlieue française où ce tamoul avait préalablement échoué sans le vouloir. Le scandale, pour certains, était entériné : Jacques Audiard signait un film réactionnaire qui dépeignait, tout en la disqualifiant, la France des “caillera” qu’il valait mieux laisser croupir. Vu comme ça, au premier degré, Dheepan apparaissait “idéologiquement douteux”, voire carrément “nauséabond”. Audiard n’a pas pu rester insensible à ces attaques personnelles qui faisaient semblant d’ignorer le caractère fantasmatique de son film, de sa volonté, disons maladroite, de dépolitiser la banlieue, de ne la penser que comme un décor de western urbain. Serait-ce pour corriger le tir, pour aller contre son précédent film ? Le premier plan des Frères Sisters est tout noir, brutalement illuminé par l’éclat d’un coup de feu, puis deux, puis trois. C’est un plan d’ensemble, en plongée. Des échanges verbaux lointains résonnent. De la pénombre émergent progressivement les deux héros, Charlie et Eli Sisters, des tueurs à gages dont la compétence ne fait aucun doute. Dheepan, ancien soldat, fuyait la violence qui était en lui, les frères Sisters l’ont faite leur. Retour aux origines du mal ? Pas si sûr. Rappelons-nous que Dheepan débutait aussi par une séquence nocturne, surréaliste, qui dévoilait un personnage incongru, encombré de joujoux brillants et multicolores. Le nouvel Audiard, on va vite le constater, s’inscrit bel et bien dans la continuité lumineuse de son prédécesseur.

    Du Bien et du Mal
    Les frères Sisters doivent débusquer et abattre Hermann Kermit Warm, un homme qui aurait trahi le mystérieux Commodore, leur commanditaire. Ombre maléfique filmée de loin, ce dernier semble faire office de figure paternelle (une obsession audiardienne) pour nos deux solitaires qui lui obéissent aveuglément. Le Bien et le Mal, ils s’en fichent comme de leur première cartouche. On est dans le ‘Wild Wild West’. Dans un premier temps, Audiard respecte humblement les conventions du genre, avec ses durs à cuire poussiéreux, ses grands espaces (en réalité roumains et espagnols !) filmés sans esbroufe. À mesure que la parole des protagonistes se libère, la chevauchée se transforme en conversation, le cadre se resserre, les plans “à l’iris”, cette marque de fabrique du réalisateur, surgissent, les visions oniriques aussi. La fable à la Dheepan se précise pour cet admirateur de Little Big Man, le grand western contestaire et pacifiste d’Arthur Penn. Guidé par le projet utopique de Warm (alchimiste qui a trouvé une formule chimique assurant potentiellement sa richesse destinée à bâtir une société fouriériste), le scénario d’Audiard et Thomas Bidegain dévoile ses véritables intentions qui consistent à rendre leur humanité et leur dignité à des personnages victimes de leur déterminisme familial et social. Une certaine naïveté est à l’œuvre comme dans cette scène où Eli Sisters découvrant les vertus du dentifrice -invention du monde civilisé- entame sa révolution intérieure. Une façon imagée, typiquement cinématographique, de proclamer l’immanence du Bien que l’aîné des frères ressent confusément et qu’il va tenter de transmettre à son cadet. L’occasion pour Audiard d’aborder pour la première fois la question de la fraternité -son inconscient biblique meurtrier, ses déchirements freudiens. Il le fait avec une sincérité et une tendresse folles que la dédicace du film à son frère aîné disparu vient renforcer.

    Big Bang
    La réussite d’une telle entreprise tient énormément au charisme de ses interprètes qui incarnent moins des personnages que des idées : l’héritage de la violence pour Charlie (Joaquin Phoenix, torturé comme jamais), la possibilité de la rédemption pour Eli (John C. Reilly, la bonté et la barbarie mêlés), le prophétisme zen pour Warm (Riz Ahmed, gueule d’ange faussement fragile), l’apostolat opportuniste pour John Morris (Jake Gyllenhaal, dans le rôle le plus ambigu d’un détective converti aux thèses de Warm). À rebours de Dheepan cette fois, plus taiseux et plus graphique, Audiard a choisi de grands acteurs pour sa peinture assez littéraire d’un monde finissant, comme un écho lointain au Nouvel Hollywood et à ses préoccupations progressistes teintées de mélancolie.

  3. Première
    par Sylvestre Picard

    Redouane, dit Red, chômeur longue durée, vient de se faire radier de Pôle Emploi et décide alors de prendre en otage le personnel de son agence. Vaurien repose sur une idée de départ charmante et réellement de son temps : le ras-le-bol bureaucratique et la crise qui vous pousse à prendre un flingue, enfiler un masque Anonymous et à braquer l'administration (en l'occurrence, l'agence de Vénissieux) au nom de tous les laissés-pour-compte de l'Hexagone. Malheureusement, le film se transforme en un braquage enchaînant les twists plus ou moins malins façon Inside Man frenchy. Dommage d'étouffer la sincérité de ce petit thriller radicalement contemporain (et premier long de l'acteur Mehdi Senoussi, vu chez Philippe Faucon), en le mécanisant à outrance alors que le message même du film est de jouer l'humain contre la mécanique de l'Etat.

  4. Première
    par Frédéric Foubert

    Réalisateur, scénariste de Téchiné (Loin), acteur pour Bonello ou Audiard, Faouzi Bensaïdi a tourné Volubilis dans sa ville natale de Meknès, au Maroc. Il décrit une société sous tension, à travers les amours contrariées de Malika et Abdelkader, le vigile et l’employée de maison, deux amants dont la passion va peu à peu se fissurer sous la pression économique. Comment s’aimer quand on ne peut pas s’offrir un chez soi ? Quand on est d’abord occupé à survivre et à préserver sa dignité ? Les thèmes de ce mélo social sont classiques, mais ça n’empêche pas Volubilis de vibrer fort, en grande partie grâce à ses comédiens. Mouhcine Malzi, romantique ténébreux entraîné dans une spirale de lose après avoir manqué de respect à la femme d’un policier, a la beauté fébrile des grands anti-héros des seventies.

  5. Première
    par Perrine Quennesson

    Debra Granik filme la marge comme personne. Cet entre-deux sur lequel on peut projeter ce que l’on souhaite. Ce lieu interlope où se développe autant la plus précieuse des fleurs que le pire chiendent. La réalisatrice la peint avec délicatesse, et une simplicité qui n’est que de surface. Elle l’avait déjà exploré à travers les yeux de la Jennifer Lawrence en pleine éclosion de Winter’s Bone. Cette fois, c’est par le biais de la future sensation Thomasin McKenzie que la cinéaste observe l’espace entre l’âpreté de la vie sauvage et la violence de la vie civile : la douceur du bas-côté. Adaptant le roman de Peter Rock, Debra Granik s’intéresse à Tom, jeune adolescente qui n’a connu comme foyer que la forêt jouxtant Portland. Avec son père (Ben Foster, bouleversant), ancien soldat traumatisé qui a préféré fuir le genre humain, elle vit une existence simple et secrète. Jusqu’au jour où ils sont débusqués et renvoyés de force vers une existence « normale ». Si la réalisatrice reprend ici une figure qu’elle avait déjà exploitée dans son documentaire Stray Dog, à savoir celle du vétéran sujet au stress post-traumatique, Leave No Trace est avant tout le portrait d’une jeune femme en devenir. D’une adolescente découvrant soudainement sa personnalité, ses goûts et ses désirs. Naturaliste et économe en mots, le film joue sur les textures, particulièrement au niveau du son, véritable baromètre de la pression ressentie par le duo. Sobre mais profond et pénétrant. 

  6. Première
    par Frédéric Foubert

    C’est quoi ce film ? En début d’année, on apprenait que Gaspar Noé venait de tourner, en deux minuscules semaines, un film mystère, nom de code : Psyché, en compagnie d’une armada de street-dancers emmené par l’Amazone moderne Sofia Boutella. Mais de quoi s’agissait-il exactement ? Un documentaire sur une rave-party ayant mal tourné ? Un film d’horreur ? Une comédie musicale sous MDMA ? Habitué à un rythme de production quasi-kubrickien (4 longs-métrages en 20 ans), Noé se prenait soudain pour Fassbinder (qui, lui, usinait 4 films par an). Pensé et produit sous le radar, l’ovni, rebaptisé Climax, a fini par débarquer au dernier Festival de Cannes dans l’habituel tourbillon de soufre, de danger et d’excitation quasi sexuelle qui saisit la Croisette quand Noé vient y proposer son dernier trip, décuplé cette fois-ci par la nature énigmatique du projet.

    État de manque
    Mais alors, c’est quoi, Climax ? On passe justement toute la projection à se poser la question. Le film s’ouvre sur une scène de danse hallucinante, un plan-séquence à se décrocher la mâchoire, dont on sait en le voyant qu’il sera désormais cité dans tous les anthologies ou mash-up du genre. Mais cette scène jouissive est un trompe-l’œil, un leurre, le spectateur se mettant alors à attendre, de façon quasi pavlovienne, un autre numéro aussi puissant et dingo. Sauf que celui-ci n’arrivera jamais… On n’est pas dans Sexy Dance. Noé, pervers, vient d’instiller en nous une sensation de manque, et, à partir d’un argument prétexte (la sangria du buffet où se désaltèrent les danseurs a été coupée à l’acide), peut alors nous entraîner dans le vortex, au cœur des ténèbres, montrant l’implosion d’un groupe humain mis face à ses pires pulsions, tandis qu’autour de lui le monde s’écroule, comme dans un film de zombies de Romero. Climax part en vrilles psychédéliques de plus en plus horribles, de plus en plus intenses, la chronologie s’inverse, le générique surgit en plein milieu, des slogans tentent de mettre un peu de sens dans tout ça, la musique cogne, la panique grimpe, et on finit la tête à l’envers (littéralement). C’est quoi ce film ? Peut-être bien l’allégorie d’une société en train de sombrer dans le chaos, le commentaire social le plus acéré balancé par Noé depuis Seul contre tous. C’est surtout le best-of orgasmique du styliste le plus doué de l’Hexagone. Un film dément et fier de l’être.

  7. Première
    par Michaël Patin

    Comment mettre des images de cinéma sur la crise des migrants, quand on a vu les rafiots renversés de la Méditerranée, les camps détruits au tractopelle, les corps échoués sur les plages ou retrouvés en montagne après la fonte des neiges ? Comment affronter l’horreur à l’arrivée, sonder ce qu’elle déclenche en nous et ce qu’elle laisse à ses victimes, poussées par extrême nécessité vers nos paysages, nos lois, nos corps étrangers ? Le photographe et cinéaste Germinal Roaux a choisi le chemin de la poésie, posant sa caméra-pinceau à l’hospice du Simplon, sur la crête sud des Alpes suisses, où les religieux ont décidé d’accueillir des réfugiés. Parmi ceux-ci, Fortuna, Ethiopienne de 14 ans égarée dans le grand blanc, sans famille ni possession, secrètement enceinte, affronte ses tourments en silence. Cette solitude subie s’oppose à celle, choisie, de ses hôtes, ses questions de survie cohabitent avec leurs interrogations morales. Si Roaux n’évite pas tous les pièges du didactisme (des dialogues trop écrits, une symbolique animale un peu appuyée), il brille chaque fois qu’il laisse parler les éléments, opposant le souvenir de la traversée en mer (superbes plans de flots en mouvement) à l’immobilité des pentes enneigées, comme une métaphore de la trajectoire – et de la condition - de son héroïne. Cette petite poésie-là, en noir et blanc minéral et lumière patiemment sculptée, qui ne peut exister qu’au cinéma, vaut mieux que de longs discours sur la crise migratoire. Elle imprime l’indicible au fond de nos rétines.

  8. Première
    par Maxime Grandgeorge

    François, jeune homme solitaire, décide de consulter un psychothérapeute pour résoudre ses problèmes de sociabilité. Au fil des séances, il se révèle être un psychopathe en puissance … Victimes alterne péniblement séances interminables chez le psy et scènes de violence consternantes. La mise en scène relève de l’amateurisme, le scénario est ennuyeux au possible et les acteurs n’ont pas une once de crédibilité.

  9. Première
    par Thierry Chèze

    Signer une comédie politique nécessite finesse et doigté. Comment se moquer des jeux de pouvoirs florentins qui animent ceux qui nous gouvernent sans basculer dans la facilité du « tous pourris ? Pour son premier long, l’auteur de BD Mathieu Sapin se joue joyeusement de ces obstacles. D’abord parce que la politique il connaît ! On ne passe 200 jours dans les pas du candidat Hollande (Campagne présidentielle) et 365 autres dans les coulisses de l’Elysée (Le château) sans glaner une ribambelle de pépites propices à nourrir un scénario. Co- écrit avec Noé Debré (Le monde est à toi), celui- ci décrit l’irrésistible ascension d’un novice en politique qui intègre, par hasard, la campagne d’un candidat à la Présidentielle avant de gravir les échelons le conduisant au plus près du pouvoir suprême. Il y a tout à la fois du Baron Noir et du Quai d’Orsay dans ce Poulain : une maîtrise du sujet qui permet de faire naître des situations hilarantes. Mais Sapin parle surtout de cette quête universelle du pouvoir – commune à tous les milieux - et les dérives inhérentes qu’elle engendre. Et ce sans facilité manichéenne et avec une malice dans sa mise en scène où l’on perçoit la patte du BDiste. Sapin s’amuse sans le moindre esprit de chapelle. On le constate dans le choix de ses comédiens: d’Alexandra Lamy (à son meilleur) à Finnegan Oldfield en passant par Philippe Katherine ou Valérie Karsenti… Certains sont plus habitués au petit écran qu’au grand, d’autres à des registres plus dramatiques qu’à la comédie. Et Sapin mêle tout ce petit monde avec un regard neuf et inspiré.

  10. Première
    par Gael Golhen

    NFS, chimie, iono. Encore un effort et Thomas Lilti battra les records de Hopital Central (cette série américaine qui recoud les plaies depuis 1963). Avec ce troisième film, le cinéaste continue de creuser le sillon médical et, après les internes (Hippocrate) et son Médecin de campagne, s’attaque aux étudiants de première année. Comme l’indique clairement le titre, Lilti raconte l’année de concours de deux étudiants, un redoublant méritant et un néophyte surdoué. Sur plusieurs mois, ils vont s’apprivoiser, s’entraider, avant de se retrouver rivaux et de passer le fameux concours… Comme ses deux longs précédents, Première année coche toutes les cases du scénario béton et du cinéma populaire consciencieux. La documentation est précise, le passage en revue des grands sujets de société savamment dosé (les rivalités et autres sournoiseries entre élèves, la vocation contre la reproduction sociale, les conditions de travail à la fac… on a même une rapide embardée sur l’immigration) et le storytelling parfaitement ouvragé avec ce qu’il faut de drames, de fantaisie et d’humour. Les deux acteurs principaux (William Lebghil et Vincent Lacoste) sont impeccables et leur alchimie parfaite, comme on l’espérait. C’est sans doute la seule limite du film : tout est bien là, rangé, en ordre. La copie est propre, mais également très prévisible. Pas besoin d’une sonde pour comprendre qu’il manque un peu de mystère ou de surprise dans ce cinéma un peu trop calibré.

  11. Première
    par Gael Golhen

    Ses fictions actuelles sont d’une terrible médiocrité, mais Wim Wenders continue de multiplier les gestes documentaires stimulants. Avec Un homme de parole, le cinéaste a voulu témoigner de son admiration pour le Pape François. Film de commande initié par le Vatican, l’exercice aurait pu être une catastrophe, une enluminure sans distance ou une hagiographie indigeste. Il y a un peu de cela par moments, notamment dans tous les passages où l’on voit le pontife face aux pauvres, en tournée africaine ou en Argentine, étaler son dévouement christique dans des séquences qui finissent par ressembler à de la com’ interne. Mais une question vertigineuse agite ce documentaire. Comment filmer le représentant de la religion du Livre ? Comment redonner de la valeur à la « parole humiliée » dans le monde du bavardage et du soupçon généralisé ? Et comment, en tant que cinéaste croyant, faire triompher le Verbe sur l’image falsifiable et proliférante ? Wenders a choisi de cadrer le pape frontalement, seul, en gros plan, emprisonnant le spectateur dans son regard fascinant (ironique, désarmant, en colère ou bienveillant) et diffusant sa parole de manière hypnotique. Pas de contradictions, pas de questions, juste ses phrases, ses mots, son visage et son sourire. On frôle le prêche, mais l’exercice impressionne par la puissance du dispositif qui prétend réconcilier la force d’un credo (inattaquable) à la réalité d’une vie et d’une pratique (qui se voudrait) en rupture avec des siècles d’incurie ecclésiale.

    La force du discours
    S’il y bien quelques images folles ( tel que  ce plan furtif sur les cardinaux, ennemis de François, qui montre leurs mines déconfites quand le pape évoque la pauvreté essentielle de l’Eglise ou bien son adresse au Congrès américain), quand Wenders abandonne ce dispositif, il est souvent à côté de la plaque. Comme dans ces pastilles muettes qui retracent la vie de Saint François d’Assise (inspiration principale du pontife) où l’on découvre un acteur prier sur les chemins et regarder le ciel comme un illuminé ! S’il y a bien autre chose qu’une belle brochure de sortie de messe dans Un Homme de parole c’est la force du discours (malheureusement jamais interrogé) et les questions de cinéma posées par Wenders.

  12. Première
    par Eric Vernay

    C’est une véritable odyssée de la lose, un déferlement d’emmerdes qui n’a rien envier au Livre de Job. Thunder Road raconte la dégringolade familiale, professionnelle et psychologique de Jimmy Arnaud, un policier texan respecté qui perd à peu près tout ce qu'il avait d'important, dans une atmosphère de cauchemar éveillé. Son chemin de croix débute logiquement à l’église. Lors d’une scène de funérailles assez inouïe – un plan séquence d’une dizaine de minutes calqué sur le court-métrage Thunder Road du même Jim Cummings, récompensé à Sundance en 2016 - le pauvre Jimmy tente de rendre hommage à sa mère décédée, dans une prolifération maladroite de mots et de pas de danse. Faut-il rire ou pleurer devant sa grotesque pantomime ? Toujours sur la brèche entre drame et burlesque, le film va faire de cette hésitation sa nature profonde, son combustible tragi-comique. Cummings incarne lui-même ce flic en roue libre et ce n’est pas anodin : son jeu d’acteur débutant sonne à moitié faux, son regard se faisant étrangement rieur dans les scènes dramatiques et mélancolique quand tout porte à sourire.

    Fouillis mental
    Il dissone, en somme, donnant ainsi le la fêlé d’une enfilade de séquences aussi drôles que malaisantes, souvent les deux en même temps, à l’instar de cet anti-héros volontiers irritant. Jimmy Arnaud parle en permanence, comme si son surmoi auto-censeur s’était mis en veille, toutes ses pensées s'exprimant dès lors sans filtre, à la manière surréaliste d’une écriture automatique. Une logorrhée compulsive qui le dessert lourdement : devant un tribunal pour la garde de son enfant, par exemple, le juge prend ses justifications pour des menaces. Étourderies, lapsus, mais aussi actes manqués : le corps de Jimmy Arnaud est un roi de l’impro, capable de pointer un flingue sur ses collègues sans même que son cerveau n’ait validé l’information. Tout cela serait uniquement pathétique si Cummings ne nous connectait pas directement avec le fouillis mental du héros endeuillé. L’alternance de plans étirés et d’habiles ellipses nous fait partager puis ressentir sa lucidité sporadique. Et son vacillement intérieur de devenir le nôtre, entre accablement et résilience, sur le fil du rasoir.

  13. Première
    par Gael Golhen

    Une étudiante qui vient de perdre sa mère disparaît. Sans nouvelle, son père s’inquiète, appelle les flics et puis se met à fouiller son ordinateur. Surprise : celle qu’il prenait pour une jeune fille épanouie est en fait très seule et vaguement dépressive. C’est un peu mince quand même. D’ailleurs, Aneesh Chaganty tente de dépasser la banalité de son script en greffant sur cette histoire un dispositif de cinéma aussi énorme que routinier : tout le film est vu à travers des écrans. Portable, ordinateur, caméra de surveillance, facebook live et chat vidéo : les actions et les révélations sont toutes filtrées à travers les prothèses numériques d’un monde surconnecté. Intéressant… si Chaganty avait su dépasser l’aspect mécanique du concept pour tenter un début de réflexion métaphysique ou sociale. Ici, ça n’est qu’un simple écran de fumée.

  14. Première
    par Maxime Grandgeorge

    Avec Peppermint, le réalisateur de Taken délaisse les héros pour une héroïne. Jennifer Garner incarne Riley, une mère de famille qui, après la mort brutale de son mari et de sa fille assassinés par des barons de la drogue, se transforme en une machine à tuer. N’ayant plus rien à perdre, elle est prête à tout pour obtenir vengeance, y compris tuer des bad guys à tour de bras, mettre à mal un trafic de drogue et démasquer des ripoux. La justicière est soutenue par les internautes sur les réseaux sociaux, qui la considèrent comme une héroïne, mais la police ne voit pas cette affaire tout à fait du même œil … Jennifer Garner, plutôt convaincante, fait le job, alternant scènes d’action et moments d’émotion. Mais ni l’histoire cousue de fils blancs ni les personnages pas toujours crédibles ne parviennent à convaincre.

  15. Première
    par Anouk Féral

    Le film est simple, radical, ultra frontal. Emmanuel Mouret extrait du roman philosophique de Diderot, Jacques le fataliste, un des récits d’aventures galantes que fait le valet à son maître, sur lequel il fonde la trame narrative de son film, l’histoire d’une vengeance implacable. Madame de la Pommeraye, une jeune veuve, cède aux avances du marquis des Arcis, fieffé séducteur. Elle s’est refusée, il a insisté, elle a cédé, il s’est lassé. L’abandonnée va alors fomenter une vengeance d’une sophistication extrême pour mettre à terre le goujat, aidée de la ravissante Mademoiselle de Joncquières (Alice Isaaz) et de sa mère, deux femmes désargentées et de petite vertu. Cette première échappée historique sied parfaitement à l’introspection amoureuse qui fonde l’univers de Mouret (Caprice, L’art d’aimer). Son verbe distancié et réfléchi, sa poétisation du rapport amoureux rencontrent l’arbitraire et la violence des cœurs qui s’aiment puis se malmènent de Diderot, ainsi que sa morale Grand Siècle qui tranche comme une guillotine. Le résultat ressemble à une utopie sentimentale soudainement propulsée dans un réel amer et qui plonge personnages et spectateurs dans un vortex de doutes. La mise en scène est souple et épurée, la claque ébouriffante. Coup de chapeau à Édouard Baer et Cécile de France dont l’interprétation très organique dérange habilement ce langage surplombant et délicieux qui émane à la fois du 18ème et de l’ADN du cinéaste.

  16. Première
    par Michaël Patin

    Le cinéma littéraire, cet épouvantail décati contre lequel nous n’avons généralement plus besoin de lutter, a trouvé un allié de poids en la personne d’Alexey German Jr. La particularité du réalisateur, outre son identité slave portée en étendard et sa prestigieuse ascendance (comme son nom l’indique, c’est le fils de son père), est de concevoir des plans-séquences et des mouvements d’appareils ultrasophistiqués pour filmer des conversations, réglant comme au théâtre chaque entrée, sortie et interaction de ses personnages dans un cadre millimétré (appartement, bureau, parc public, etc.). Ce qui nous faisait dire, à la sortie de Soldat de papier en 2010, que « le vrai problème de ce réalisateur de 34 ans, c'est qu'il paraît en avoir 1000. » Huit ans plus tard, ce goût du dispositif est mieux assumé que jamais, en phase avec un sujet littéralement littéraire : six jours dans la vie de l’écrivain Sergueï Dovlatov, à une époque (le début des 70’s) où l’art (occidental notamment) était une denrée de contrebande et où l’avant-garde tentait de résister au contrôle de l’état soviétique. Complétant la mise en scène, la photographie sépia, les costumes gris-taupe, les extérieurs embrumés, les aphorismes (« Il faut du courage pour n’être personne, et rester soi-même ») et le manichéisme satisfait (artistes courageux, populace veule) forment un objet verrouillé, tout entier voué à l’idéalisation d’un passé non vécu, où l’auteur ne cesse de signer sa présence. Un idéal de cinéma littéraire comme plus personne n’ose en faire, et dont on doit bien reconnaître la virtuosité, à défaut d’y adhérer.

  17. Première
    par Damien Leblanc

    Un film qui décrit l’intense industrialisation actuellement subie par la forêt française peut-il être captivant ? Oui, nous prouve François-Xavier Drouet qui a recueilli au cœur des Landes, des Vosges ou du Limousin les précieuses paroles de forestiers et d’acteurs de la « sylviculture ». On découvre ici tous les contours d’une gestion productiviste des forêts qui multiplie les champs d’arbres artificiels et heurte autant l’écosystème que la conscience des professionnels du secteur. Rempli d’images imposantes (les plans qui montrent d’assourdissantes machines dévaster l’environnement évoquent le cinéma de James Cameron), ce documentaire clairvoyant révèle à quel point la production du bois et l’exploitation forestière sont des sujets d’intérêt général qui conditionnent d’ores et déjà les paysages du futur.

  18. Première
    par Sylvestre Picard

    Il y a des fantômes (normal), des esprits taquins, du surnaturel dans tous les coins. Okko perd ses parents dans un accident de voiture, la voilà recueillie par ses grands-parents qui tiennent une auberge traditionnelle. Elle y sympathisera avec trois fantômes enfantins qui hantent l'endroit. Malgré son pitch surnaturel, Okko et les fantômes appartient à une école fondamentalement réaliste de l'animation japonaise : l'un des films du réalisateur Kitaro Kosaka était Nasu, un été andalou (2003), sur un coureur cycliste qui fait le Tour d'Espagne. Cette tendance au réalisme -dans le découpage très calme, dans le choix des cadres à distance respectueuse, dans l'humour léger et quotidien- nous permet de nous sentir au plus près de ses personnages. Le sujet complexe et bouleversant (quand on est enfant, comment faire face au deuil ? Comment se construire une place dans le monde quand ceux qui devaient vous élever ont disparu ?) se croise au cours de ses récits multiples et fragmentés (les clients de l'auberge apportent chacun leur mini-récit qui enrichit la trame sans l'affaiblir) d'une belle réflexion sur la tradition et le passé qui évoque évidemment le fameux Your Name. (2016) et sa magie du saké, clef d'un monde étranger et proche. Ici, c'est en découvrant et en transcendant la tradition culinaire du Japon -cette scène finale de festin, bon sang- qu'Okko trouvera un moyen d'échapper au chagrin morbide pour espérer devenir une adulte. On quitte Okko et les fantômes à regret, mais avec un appétit fou.

  19. Première
    par Thierry Chèze

    En 1966, Denys de la Patellière portait à l’écran Le voyage du père de Bernard Clavel. Fernandel y incarnait un paysan qui, se rendant à Lyon pour retrouver sa fille censée travailler comme coiffeuse, découvrait qu’elle lui avait menti. Un film cher au cœur de Thierry Ardisson qui– dans ses habits de producteur endossés en parallèle de son costume noir d’animateur télé - cherchait depuis longtemps à en développer une nouvelle adaptation. C’est chose faite avec aux commandes Naidra Ayadi (Césarisée pour Polisse) qui, d’abord appelé pour en écrire le scénario, signe ici ses débuts dans le long métrage. Celle- ci a choisi de transposer l’action à Paris au cœur d’une famille arabo- musulmane. De quoi moderniser sans la dénaturer cette histoire de transmission et d’émancipation violente où il s’agit de construire son propre destin. On ne vous révèlera évidemment pas ce que le père et la petite sœur de cette jeune fille montée à la capitale découvriront à propos de son parcours chaotique. Même si Naidra Ayadi ne joue à aucun moment sur un quelconque suspense. L’essentiel n’est pas ce que va découvrir ce père mais l’acceptation forcément douloureuse de cette vérité par celui qui voit vaciller toutes les bases de l’éducation inculquée à ses enfants. Ma fille avance à son rythme avec une force paisible qui donne de la densité à son apparent classicisme. Cette force paisible qu’on retrouve dans la composition toute en retenue bouleversante de Roschdy Zem. L’expression « tenir un film sur ses épaules » lui sied à merveille.

  20. Première
    par Thierry Chèze

    Onze ans après, le réalisateur de La jeune fille à la perle se retrouve aux commandes de la suite d’Un jour sur Terre avec les mêmes intentions inattaquables – célébrer les splendeurs de la Nature aux quatre coins du monde avec le bestiaire le plus riche possible – agrémenté d’avancées technologiques qui rendent forcément le tout encore plus beau et spectaculaire. Le cahier des charges est donc rempli mais on peine à voir ce que ce documentaire apporte à la foultitude de ceux qui débarquent chaque année sur grand écran pour raconter la fragilité de ces splendeurs et défendre la cause environnementale. Aucune singularité dans la construction du récit. Aucun apport dans le texte de la voix- off. Aucune originalité dans la réalisation. Juste donc du beau et du spectaculaire. Comme des dizaines d’autres avant et sans doute après lui. Le filon semble loin d’être épuisé.

  21. Première
    par Michaël Patin

    Des extra-terrestres prennent forme humaine pour envahir notre planète. Une poignée d’êtres humains sont choisis comme guides. Les autres se font déposséder de leurs concepts fondamentaux (famille, passé, peur, amour). Ce scénario vous dit quelque chose ? C’est que vous avez vu Avant que nous disparaissions, le précédent film de Kiyoshi Kurosawa, sorti en mars sur nos écrans. Invasion est la deuxième adaptation consécutive, par le même réalisateur, d’une pièce de Tomohiro Maekawa, inspirée du classique 50’s L’invasion des profanateurs de sépultures. Et même la troisième puisqu’il s’agit de la version ciné d’une mini-série produite pour la chaîne nippone WOWOW. Passé l’effet de trouble (excitant au demeurant), l’expérience ressemble au jeu des sept erreurs, ou plutôt des sept variations. Bonne idée de resserrer le scope sur un trio de personnages, là où le précédent film se dispersait entre plusieurs histoires parallèles. Dans cet esprit, la simple horreur domestique se substitue au brassage de genres décomplexé qui faisait le charme et la limite d’Avant que nous disparaissions. Mais l’usure du même (mème ?) se fait sentir à mi-course et le rapport de force s’inverse : où sont passés l’humour, la légèreté, le rythme, l’émotion ? L’apparition d’un nouveau sous-texte poussif (montrer la servitude humaine comme une addition à la drogue) achève de souligner la panne d’inspiration - et, par métonymie, la vacuité de l’entreprise. Kuro contre Kuro : un match perdu d’avance.

  22. Première
    par Thierry Chèze

    Au Maroc, le fait d’accoucher d’un bébé hors mariage est encore de nos jours passible d’une peine d’emprisonnement d’un mois à un an. Cette information sidérante est au cœur de ce remarquable premier long métrage, où l’on suit la panique de d’une jeune femme de 20 ans qui, suite à un déni de grossesse, accouche d’un bébé alors qu’elle est encore célibataire. Une singulière course-poursuite s’engage alors : l’hôpital consent à lui accorder 24 heures pour fournir les papiers du géniteur avant de prévenir, en cas contraire, les autorités. Qui est ce père ? Acceptera-t-il de reconnaître l’enfant ou niera-t-il cette relation ? Telles sont quelques-unes des questions posées dans ce film éminemment politique qui se vit comme un thriller jusque dans ses rebondissements réellement inattendus. Et pour pointer du doigt l’archaïsme de cette situation, Meryem Benm’ Barek a choisi d’abord et avant tout d’entendre la voix des femmes marocaines. De donner la parole, via ses personnages, à celles qui vivent ce genre de situation, Sofia bien sûr, mais aussi sa mère, sa tante et sa cousine. Des voix discordantes qui racontent par leur affrontement la société marocaine dans son ensemble où la puissance de la tradition vient se heurter sans cesse au désir d’évolution des nouvelles générations. Le tout en 80 minutes d’une intensité jamais prise en défaut qui révèlent deux grands talents : Maha Alemi et Sarah Perles.

  23. Première
    par Eric Vernay

    Du titre se dégage un parfum de conte d’Orient, de Mille et Une nuits, d’onirisme chamarré, idée rapidement douchée par les premiers plans. En faisant défiler les images d’archives historiques sur les strates migratoires à Marseille, Jean-Bernard Marlin instaure une facture naturaliste à Shéhérazade, confirmée par cet échange initial entre Zachary, 17 ans, et un maton, le jour de sa sortie de prison pour mineurs. Tandis que l’ado à la crinière léonine s’apprête à enfin humer l’air extérieur, le gardien lui lance un caustique « A bientôt ! ». C’est à la fois amusant, parce que Zac lui répond du tac-au-tac avec humour, et triste, sur ce que cela dit du cercle vicieux de la récidive dans le marasme économique de la Cité Phocéenne. Laissé à son sort par une mère démissionnaire, Zac va effectivement retourner dans la rue. Tenter de reprendre ses petits trafics illicites. « Charbonner », comme il dit, sans se faire « emboucaner ». Retrouver le chemin du non-droit. On connait la chanson. Alors que s’esquisse la rechute du dealer dans le train-train délinquant, une virée motorisée entre copains en quête d’amours tarifées allume une mèche neuve dans la tragédie annoncée. Une mèche nommée Shéhérazade. « Tu travailles ? » lui demande Zac, qui croit se souvenir du visage de la jeune fille, de l’ère lointaine d’avant les foyers, la taule, le trottoir. Assiste-t-on à une négociation commerciale pour une passe ou à un flirt de teen movie ? Un peu des deux. Elle feint l’indifférence, lui la dureté. Leur carapace sociale tient le choc mais leurs regards brûlent déjà.

    Le mac et la putain 
    Ce coup de foudre va embraser tout le récit, faire basculer la chronique sociale dans une love story interdite et ambiguë (le mac et la putain) en zones fictionnelles inattendues. Mélodrame, thriller urbain, film de gangster ou de procès seront autant de combustibles. Si bien que le film rejoint à sa façon la Shéhérazade littéraire : à l’enchâssement enivrant des fables narrée par la courtisane pour repousser la mort, Marlin répond par l’empilement des genres. Ces derniers s’agrègent avec un naturel poreux, comme autant de facettes des émotions exacerbées mais refoulées du couple maudit. Toutes proportions gardées, le ton oscille entre fable « documentarisée » à la Pasolini (casting étincelant de non-professionnels) et polar proxo post-Taxi Driver, avec un cœur mélancolique et des dilemmes à la James Gray, déplacés sous le soleil marseillais (superbe photo incandescente et poisseuse du chef op’ de Mange tes morts), sans se refuser le sucre de la romance ou l’aridité des scènes de tribunal.

    Résilience
    Les deux derniers registres s'entrechoquent idéalement. Dans un dernier mouvement en crescendo, l'aspect froidement judiciaire s'abat sur Zac et Shéhérazade tel un lendemain de cuite. Il ceint d'un halo moral cette histoire d'amour jusqu’alors menée à l'instinct, le nez dans le guidon, par ces ados devenus adultes trop tôt : le récit n'était au fond qu'un chemin de résilience vers l'acceptation, par le héros, de ses émotions, de sa sensibilité. Ce n'est qu'en remballant sa fierté virile - celle qui lui faisait claironner : « j’respecte les femmes, pas les putes » - en acceptant de baisser les armes devant Shéhérazade, qu'il pourra s’ériger en homme. A ce titre, la dernière scène, tout en non-dits, est d’une grâce désarmante. Sans la dévoiler, avançons qu’elle puise sa force dans le lyrisme désespéré d’un mélodrame tel que La Fièvre dans le sang d’Elia Kazan, et ses mots ultimes : « Bien que rien ne puisse ramener l'heure de la splendeur dans l'herbe, ni de la gloire dans la fleur, nous ne nous affligerons pas, mais trouverons la force dans ce qu'il en subsiste ». C’est d’une gravité légère, bouleversante.

  24. Première
    par Christophe Narbonne

    Whitney Houston avait tout pour réussir : la plastique, la voix, l’héritage (sa mère, Cissy, connut son heure de gloire dans les 60’s ; sa cousine était Dionne Warwick). Mais elle avait aussi tout pour sombrer : la drogue, un mariage malheureux (avec le chanteur Bobby Brown, finalement moins toxique que bas de plafond), une fille à problèmes (Bobbi Kristina Houston, tragiquement décédée en 2015, trois ans après sa mère). Kevin Mcdonald s’intéresse à la femme derrière l’icône pop et lève le voile sur une vie chaotique, commencée dans la foi et l’union familiale et achevée en solitaire dans une baignoire d’hôtel. Les ressemblances avec Amy, le doc d’Asif Kapadia sur Amy Winehouse, sont nombreuses, du prénom-titre au mélange habile de stock shots, d’archives très personnelles et d’extraits de concerts, jusqu’aux trajectoires respectives des deux divas -épouses blessées et filles de pères controversés. Si Whitney est plus conventionnel dans sa forme (on n’échappe pas aux entretiens figés sur fond neutre), il dégage la même impression de gâchis monumental, celui d’un talent fragile, sacrifié sur l’autel médiatique. Puis, à la faveur d’une révélation inattendue, énorme, qui a semblé prendre de court tout le monde (Macdonald n’en fait en tout cas pas le point d’ancrage de son film, c’est tout à son honneur), Whitney change subitement, et a posteriori, de dimension pour se muer en document sur les violences invisibles qui éclaire d’un jour nouveau tout ce qu’on vient de voir. C’est bouleversant.

  25. Première
    par Frédéric Foubert

    C’est parce qu’Ingmar Bergman a un jour déclaré que Les Années de Plomb, de Margarethe von Trotta, était l’un de ses films préférés que la Fondation Bergman a demandé à la réalisatrice allemande de concevoir ce film commémoratif, tourné à l’occasion du centenaire de la naissance du génie suédois. Celle-ci a choisi une forme buissonnière, qui la voit musarder dans ses souvenirs personnels, partir à la rencontre de collaborateurs et fans célèbres, s’attarder sur des chapitres méconnus de la vie de Bergman… Le meilleur ? Les rencontres avec Daniel Bergman, le fils, qui raconte très bien la difficulté de grandir dans l’ombre du grand homme, puis avec le toujours facétieux Ruben Ostlund (The Square), qui préfère ricaner devant des vidéos YouTube plutôt que de disserter sur Saraband ou Persona. Si la mission était d’éviter d’être trop académique ou sentencieux, c’est réussi.

  26. Première
    par Perrine Quennesson

    Dans les traces de Laura Poitras (pour la thématique et les intervenants), et celles de Michael Madsen (pour l’esthétique et la mise en scène de soi), le jeune britannique Tarquin Ramsay, 23 ans, offre un documentaire didactique sur la notion de liberté d’expression. Tourné sur une période de cinq ans, Free Speech évoque les enjeux et l’importance de ce droit fondamental dans la société et met en exergue, via l’intervention de personnalités comme Julian Assange, Sarah Harrison, Jude Law ou Jérémie Zimmermann, les dangers qui le menace au XXIe siècle, ère de l’ultra-surveillance. Si l’on peut regretter un certain ethnocentrisme et quelques redondances, il faut cependant souligner le sérieux de la démarche qui fait de Free Speech une bonne introduction sur ce sujet particulièrement complexe et épineux. 

  27. Première
    par Thierry Chèze

    Je me suis fait tout petit, le très quelconque premier long de Cécilia Rouaud n’aura donc été que le brouillon de son nouveau film choral où elle plonge encore au sein d’une famille et de ses relations faites de (quelques) hauts et de (beaucoup de) bas. En l’occurrence un couple séparé de longue date et leurs trois enfants confrontés à un problème qu’ils vont se refiler façon patate chaude : que faire de leur aïeule alors que son mari vient de mourir ? Rouaud oscille ici humour gentiment vachard et tendresse jamais mièvre en s’appuyant sur une épatante bande de comédiens, d’où émergent un Bacri une fois encore irrésistible, Chantal Lauby savoureuse en ex jamais avare d’un tacle bien placé et Vanessa Paradis lumineuse en fille un peu perchée. Voilà pourquoi malgré un ventre mou au cœur de son récit, cette Photo de famille jamais tire-larmes séduit.

  28. Première
    par Leïla De la Vaissière

    Seize ans après le beau Etre et avoir, De chaque instant, le nouveau documentaire de Nicolas Philibert parle une fois de plus de l’école, de la transmission et de la parole. Mais cette fois-ci, finie la classe unique de Mr Lopez. Il s’agit d’une école pour les grands : celle d’un Institut de Formation en Soins Infirmiers de Montreuil. 

    Le film s’ouvre sur les gestes de base, le B.A.BA de l’infirmier. Le lavage des mains, comme un rituel qui permet d’entrer en douceur, contrastant par son humour et sa légèreté avec la complexité des opérations qui seront demandées aux stagiaires. 

    Loin d’être une méthode sur « Comment devient-on infirmier ? » le film est plutôt un aperçu pointilliste des différents aspects du métier, de ses hauts comme de ses bas, oscillant entre scènes émouvantes et intermèdes plus comiques. Une stagiaire émeut en fondant en larmes au récit des mésaventures d’une patiente. Un autre arrache un éclat de rire quand on lui confie le rôle d’une femme en train d’accoucher (attirail compris). 

    A travers les cours théoriques, Philibert dessine une petite scène de théâtre (un thème qui irrigue toute sa filmo) où chaque élève joue un rôle de manière très impliquée. Une stagiaire joue la mère prise de contractions, un autre le mari paniqué ; on essaie aussi d’être un soignant face au vrai malade pendant le stage... Philibert montre finalement des étudiants jouer les infirmiers avant de le devenir réellement au cours du film. Le premier essayage de l’uniforme paraît pataud avant de devenir comme une seconde peau à la fin du film et de la formation.

    C’est cela au fond, la magie des films de Philibert : pointilliste, tendre et pudique, sa caméra enregistre des moments de joie ou de doutes, ces petits riens qui, mis bout à bout, forment une chronique fragmentée d’un univers abordé avec respect, empathie et curiosité.

  29. Première
    par Sylvestre Picard

    Le pitch de 22 Miles est alléchant : une unité d'élite doit escorter un prisonnier dangereux sur une courte distance (vu le titre), mais dans une ville hostile d'Asie du Sud-est. S.W.A.T. Unité d'élite (2003) et 16 Blocs (2006) s'y sont cassés les dents, on pouvait attendre du duo Peter Berg et Mark Wahlberg qu'ils réussissent leur mission avec brio. Le résultat est mitigé. Sa brillante scène d'ouverture enchaîne avec un générique montrant que le personnage de Mark Wahlberg est un cousin de Mr Wolff (oui, le film où Ben Affleck joue un comptable autiste aussi bourrin que John Wick) et le film est en réalité un complexe montage géopolitique fragmenté dans tous les sens. 22 Miles évoque plus une saison entière de 24 comprimée en quatre-ving-dix minutes qu'un actioner dégraissé, héritier de L'Epreuve de force, aussi simple et efficace que son pitch. Un peu comme si Peter Berg avait voulu tourner trois films différents (action yankee, espionnage, arts martiaux) pour mieux les mélanger au montage. La force de cinéma du réalisateur de Friday Night LightsDu sang et des larmes et de l'extraordinaire Traque à Boston reste palpable : 22 Miles regorge de scènes de baston d'une violence et d'une efficacité folles (la scène de l'immeuble au dernier acte est carrément costaude). Normal, puisqu'elles sont menées par Iko Uwais (The Raid), dont la vitesse de frappe laisse tout le monde loin derrière. Y compris l'équipe technique, des fois.

  30. Première
    par Thierry Chèze

    Voilà un film gonflé et jusqu’au-boutiste qui ne ressemble à rien de ce qu’on a pu avoir ces dernières années dans le cinéma français. Un film cru et parfois cruel alors que son sujet aurait pu spontanément l’emmener vers un territoire éminemment plus compassionnel et consensuel : un accident de voiture qui bouleverse brutalement la vie d’un jeune couple de la banlieue lilloise. Au volant, Marilyn s’en sort indemne. Mais à ses côtés, Piotr, victime d’un violent traumatisme crânien, n’a plus toute sa tête et va dès lors osciller entre deux extrêmes : tantôt matou apathique à l’intelligence d’un gamin de 6 ans, tantôt fauve en rut à l’hypersexualité débridée. Mais alors que tout - à commencer par leur situation financière déjà précaire avant l’accident – devrait l’inciter à confier Piotr à sa famille (comme ils le réclament), Marilyn va décider de le garder avec elle. Certaine que seul son amour pourra le sauver. Par culpabilité d’avoir été au volant ce jour et de n’avoir, elle, eu aucune séquelle ? Qu’importe. Là, n’est pas la question tant Bonhomme avance en faisant fi de tout jugement moral. Une épopée littéralement menée cul par-dessus tête qui va justement en permanence titiller et repousser les limites de cette sacro-sainte moralité. Y compris et surtout lorsque pour gagner l’argent nécessaire à leur quotidien, Marilyn va à la fois jouer sur le côté sex-machine de son compagnon… et sa capacité à tout oublier en une fraction de seconde. Marion Vernoux (Les beaux jours) signe avec Bonhomme un film d’amour détonnant et irrévérencieux porté par deux acteurs remarquables : Nicolas Duvauchelle à mille lieux d’une composition outrancière dans un rôle où beaucoup auraient opté pour cette facilité lacrymale. Et Ana Girardot qui a remplacé au pied levé Sara Forestier et dont la cinégénie toute en douceur quasi diaphane contraste très intelligemment avec son personnage ancré ou plus précisément sur le point de se noyer dans un quotidien rude et blafard. Ce casting ne pourrait mieux symboliser l’effet de surprise voire de sidération piquante que laisse ce Bonhomme.