Ils sont mari et femme sous la direction d’Emmanuel Marre dans cette chronique d’un collabo ordinaire sous Vichy, inspiré par l’histoire de ses arrière grand parents. Et ils sont revenus pour Première sur la méthode de travail singulière du réalisateur.
Notre salut nous plonge en septembre 1940, au moment où le régime de Pétain se met en place. Henri Marre débarque à Vichy sans le sou, sans contact et voit dans la nouvelle administration l’opportunité de trouver enfin la place qu’il juge mériter, alors que son couple commence à battre de l’aile. Inspiré par l’histoire de ses arrière grand parents, Emmanuel Marre raconte ici la chronique de la collaboration ordinaire par le prisme d’un couple vivant ces années funestes aux antipodes. Plus Henri s’aveugle, plus sa femme Paulette gagne en clairvoyance. Pour son premier long en solo, le co-réalisateur de Rien à foutre (découvert à la Semaine de la Critique cannoise en 2021) entremêle Histoire de France et histoire d’un couple qui se délite. Swann Arlaud et Sandrine Blancke ("née" à Cannes en 1990 avec Toto le héros, Caméra d’Or cette année-là) - qui en tiennent les rôles principaux - reviennent pour Première sur leur arrivée sur le film et la méthode de travail singulière de leur réalisateur.
Swann, Emmanuel Marre dit que ce rôle d’Henri, vous avez commencé par le refuser. C’est vrai ?
Swann Arlaud : En fait, c’est un truc un peu récurrent chez moi : je commence régulièrement par refuser les films que j'accepte ! (rires) Dans le cas de Notre salut, ce refus d’obstacle initial vient d’une sensation de ne pas être à la hauteur. Car Emmanuel, issu d’une famille de polytechniciens, est un cerveau. Et moi, je n’ai pas ces outils-là. Jusqu’à ce qu’il m’explique qu’Henri était un type qui portait un costume trop grand pour lui. Ca, ça me parlait parce que c’était exactement ce que je ressentais par rapport à ce projet. A partir de là, une partie de mes réticences se sont envolé
Mais pas toutes ?
SA : Non parce que si son scénario était extraordinaire, je pensais vraiment toujours que je n’étais pas le personnage. Emmanuel m’a proposé d’essayer quand même. Et on a fait une première journée d'essai, selon la méthode qui est la sienne, avec des improvisations basées sur des réponses à une espèce de petit questionnaire. Il a monté cette audition, m’a envoyé le montage. Et il a convenu comme moi… que ce n’était pas bon, que ça ne marchait pas ! Mais Emmanuel n’a pas lâché et on a enchaîné une deuxième journée d’essais puis une troisième après laquelle il m’a confié le rôle. Cependant, pour être honnête, ce n’est qu’à partir de la deuxième moitié du tournage que j’ai commencé à comprendre Henri. Je suis allé le dire à Emmanuel. Et vous savez ce qu’il m’a répondu ? « Méfie toi ! » (rires) Tout ça pour vous expliquer qu’il n’a jamais été question de maîtrise dans cette composition. Il y a tellement de choses qu' on a tournées qui ne sont pas dans le film au final que le Henri que je compose existe aussi par tout ce qui est en creux, par tout ce que vous ne voyez pas
Vous évoquiez un tournage en deux parties. Comment Emmanuel Marre l’a-t-il découpé ?
SA : Emmanuel a ceci de singulier et de passionnant qu'il construit le film en le faisant. C’est même le deal de départ : il nous a tout de suite expliqué qu’après la première partie de tournage, il allait monter les images et que c’est seulement-là qu’il pourra nous expliquer ce qu’on tournera dans la deuxième partie. Qu’il n’en avait, en amont, aucune idée. Que c’est au montage qu’il espérait découvrir le film et ses manques. En l’occurrence un peu d’intimité dans le couple que je forme avec Sandrine. Et on a tourné dans ce sens-là de nombreuses scènes…dont toutes, là encore, ne sont pas dans le film !
Sandrine Blancke : Avec Emmanuel, on se connaît depuis des années. Mais comme Swann, je suis repassée par la case de l'audition. Et la toute première a vraiment été assez spectaculaire. On est resté cinq heures ensemble et en sortant de cette séance de travail, je me suis dit que si ça s’arrêtait là, ce n’était pas grave car il m’avait déjà offert l’un des plus beaux cadeaux que j’avais reçus depuis le début de ma carrière d’actrice. Parce que, comme le dit Swann, Emmanuel a vraiment une façon bien à lui de vous amener vers le personnage.
Et quand il vous a dit que c’était vous, comment avez-vous de votre côté construit cette Paulette ?
SB : D’abord en m’appuyant sur ses échanges épistolaires avec Henri. Je n’ai pas eu accès à l’entièreté des lettres qu’ont échangé les arrière grand parents d’Emmanuel et qu’il a un jour retrouvé par hasard. Juste les cinq ou six qu’on m’entend lire dans le film. Elles ont constitué mon socle pour trouver la source intérieure de la pensée de Paulette qui s’est ensuite développée au fil du tournage des scènes écrites ou improvisées. J’y revenais en permanence car je sentais que je tenais quelque chose. Paulette n’est pas quelqu’un de forcément sympathique. C’est une femme qui attend beaucoup de son mari et peut se révéler d'une ironie assez cinglante. C’est d’ailleurs sur ce terrain-là qu’on a commencé les impros avec Swann. Notre premier contact d'actrice à acteur eut donc lieu dans des scènes pas très flatteuses. J'ai même eu l'impression d'avoir été un peu loin dans ce côté cinglant et que Swann devait se dire qu’il n’avait pas affaire à la plus affable et sympathique des partenaires (rires) Et puis, en effet, dans la deuxième partie de tournage, on a travaillé sur la tendresse qui existe profondément entre Paulette et Henri même si elle n'arrive plus à s'exprimer réellement.
SA : Oui, cet amour reste là, envers et contre tout. Et cette relation définit au fond profondément qui est Henri. Un homme marié à cette femme bien plus intelligente que lui et qui se raconte qu' il doit avoir une place importante dans la France de Vichy pour mériter son amour. Ce qui est une pure construction d'esprit car jamais Paulette ne le lui demande. Mais tout ce que je vous dis là, je n’en avais pas spontanément conscience en le tournant. C’est venu aussi d’un processus de travail où Emmanuel s’appuie beaucoup sur ce qu’il ressent en arrivant chaque matin sur le plateau et peut nous emmener totalement ailleurs par rapport à ce qui était prévu.
SB : Il attend que ses comédiens prennent position de l'espace pour savoir ce qu’il va tourner. Je suis allée lui demander un jour s’il attendait quelque chose de particulier de nous. Et il m’a répondu « Non, j'attends juste qu'il se passe quelque chose. » Cette phrase résume à merveille ce qu’on a vécu sur ce plateau.
De Emmanuel Marre. Avec Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Mathieu Perotto…Durée : 2h25. Sortie le 30 septembre 2026







Commentaires