Le Maure de Karatas
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Troisième jour à Reims Polar : un Kazakh survolté, un Nicloux vénéneux et une Claire Denis frustrante. Trois visions du polar, entre fulgurance, malaise et rendez-vous manqué.

Troisième jour à Reims, et déjà cette sensation d’avoir enchaîné les films comme des jeroboam : ça commence doucement, les bulles fines sont trompeuses. Mais à la fin ça tape fort et ça brûle même un peu. En moins de 24 heures, on a eu le droit à trois propositions radicalement différentes : un thriller kazakh sous stéroïdes, le nouveau Guillaume Nicloux et un Claire Denis en demi-teinte. Avec quand même un constat : décidément ce festival aime les prises de risque.

Adilkhan Yerzhanov continue son marathon personnel (trois films en un an, tranquille) et débarque à Reims avec Le Maure de Karatas, son virage frontal vers le pur film de genre. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Yerzhanov est un surdoué de l'image capable du moins bon comme du génial. D'habitude, il filme les steppes enneigées et les idiots kazakh avinés ou un peu chelou. Mais ici, foin de villages paumés ou de satire absurde, place à la grande ville, à la corruption XXL et à un ancien soldat traumatisé. Du genre qui ne parle pas… mais cogne.

Le pitch tient en une ligne : un déserteur revient au pays, cherche son frère disparu, et décide de protéger sa belle-soeur d'un mafieux en veste serpent. Résultat : Léon rencontre Rambo dans un décor néon cradingue. Visuellement, c’est une claque bricolée avec trois bouts de ficelle et beaucoup d’idées. Yerzhanov shoote son film comme un clip halluciné, avec une énergie brute qui compense largement les limites de budget. Ça tabasse, ça brille, ça transpire. L'ennui, c'est que ça ne ressemble pas à grand chose. Ou si : à du Besson qui aurait un peu abusé du Koumis (wikipedia vous éclaire : c'est la boisson nationale du Kazakhstan préparée à base de lait fermenté de jument ou de chamelle).

D'ailleurs, ce farceur de Yerzhanov se permet même de citer Jean Reno dans un dialogue...  Berik Aitzhanov, fidèle du cinéaste, relève un défi casse-gueule : incarner un héros mutique hanté par ses crimes passés. Il y arrive par micro-gestes, regard vide et présence fantomatique. Il est d'ailleurs littéralement hanté, puisque un spectre le suit partout, comme une matérialisation cheap mais efficace de sa culpabilité. Bref, ça passe ou ça casse. Mais s'il est permis d'en penser ce qu'on veut, il n'empêche que sa cinéphilie décomplexée ne l'empêche jamais d'affirmer sa singularité. Résultat : un film de série B (comme Besson ou bizarre), presque expérimental.

Le cri des gardes
Les films du Losange

Présenté hors compétition, Le Cri des gardes, le nouveau Claire Denis adaptant Koltès (Combat de nègre et de chiens) avait tout pour être l’un des grands moments du festival. Sur le papier. Retour en Afrique, texte brûlant sur les rapports de domination, Isaach de Bankolé en figure centrale : les ingrédients sont là. Et par moments, ça prend. Bankolé impose une présence magnétique, presque silencieuse, qui capte toute la tension du film. Mais très vite, quelque chose coince.

Là où la pièce originale étouffait dans le verbe, Denis ouvre l’espace… au risque de diluer la tension. Le huis clos devient paradoxalement trop large, trop explicatif. Les flashbacks s’accumulent, comme si le film craignait de ne pas être compris, et viennent casser l’ambiguïté essentielle du récit. Et puis il y a Matt Dillon, en patron brutal, dont le jeu trop appuyé fait basculer certaines scènes dans un cabotinage un peu gênant. Là où tout devait être trouble, poisseux, insaisissable - tout devient soudain trop lisible. On sent pourtant le film qu’il aurait pu être : plus sec, plus radical, plus fidèle à la violence sourde de Koltès. Mais Claire Denis semble rester à mi-chemin, comme retenue.

Pom Klementieff et Benoît Magimel dans Mi Amor
Les Films du Kiosque

Et puis Nicloux est venu clore la journée avec Mi Amor

Tout commence comme une carte postale : deux Parisiennes en vacances, une DJ et sa pote qui tente d'oublier un ex toxique. Le programme est simple : cocktails, piscine et virées nocturnes. Et puis la fête déraille. Alors que le DJ mixe, la copine disparaît et tout bascule. Ce qui ressemblait à une parenthèse devient une spirale. Nicloux fait exactement ce qu’il sait faire de mieux : creuser sous la surface.

Dévoiler son intrigue pulp (avec des nazis, une secte et une mafia étrange) derrière les paysages de rêve. Le territoire se trouble, et se peuple de marginaux, de types louches et de figures fantomatiques. De refuge, l'île devient labyrinthe. Le film avance comme un mauvais trip, entre polar et dérive sensorielle. Nicloux privilégie les sensations à la logique, l’ambiance au réalisme. Il filme la silhouette beau-bizarre de Pom Klementieff, avançant à tâtons dans un monde qui lui échappe.

Face à elle, Benoît Magimel, patron de club aux airs de guide interlope, apporte une ambiguïté parfaite. Mais la véritable héroïne du film, c'est la musique électro, omniprésente, qui agit comme une pulsation constante, transformant chaque scène en expérience hypnotique. A un moment on finit même par se demander si Nicloux n'a pas filmé l'errance de sa DJ que pour illustrer ses sons. Très bel effet !