Pour Klara de Olmo Omerzu
¨Epicentre

Rencontre avec le réalisateur slovène qui scrute avec acuité les rapports parents-enfants dans un film troublant mettant en scène une adolescente en proie à des troubles alimentaires.

Récit d’apprentissage, thriller, film sur la famille, portrait d’une adolescente souffrant d’anorexie… Il y a beaucoup de films dans votre film. Mais quelle a été l’impulsion de départ de Pour Klára ?

Une simple question : jusqu’où des parents seraient prêts à aller pour sauver la vie de leur fille ? Et ce même si cela implique de mentir, de manipuler, de franchir certaines limites. Et, pour y répondre, j’ai joué avec le fait que, selon moi, les parents et les enfants ne peuvent jamais se connaître à 100 %, dans le sens où il existe toujours une forme de rapport de pouvoir, ou d’autorité entre les deux.

Le fait que les parents de Klára soient séparés participe à cette idée ?

Oui, cela faisait partie intégrante d’emblée de la dramaturgie, de la structure du film : montrer comment de petits mensonges peuvent progressivement évoluer vers quelque chose de plus grave mais aussi dans leur cas les rapprocher alors qu’ils se sont séparés. D’une certaine manière, mentir résout beaucoup de choses dans le film, ce qui constitue pour moi une forme de provocation morale envers le spectateur. Habituellement, dans les films, un personnage qui ment se retrouve piégé dans son mensonge et cherche à en sortir. Ici, au contraire, le mensonge devient une solution. J’aimais vraiment cette idée

Pour Klara de Olmo Omerzu
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Votre film ne donne de toute façon aucune leçon de morale. Vous laissez le spectateur se faire sa propre opinion. Vous ne dites pas ce qui est bien ou mal...
C’est en tout cas ce que je recherchais. Qu’au lieu de les juger, le spectateur se demande ce qu’il aurait fait à la place de ce père. Parce qu’au fond, si votre enfant souffre — s’il dépérit sous vos yeux comme Klara avec son anorexie — vous seriez probablement prêt à tout. Et moi-même, je ne les juge pas. Le père commet des erreurs, notamment avec son fils qu’il délaissé, concentré sur la seule Klára mais il fait surtout ce qu’il peut à ce moment-là.

Mais vous montrez aussi cette fille provoquer son père quand elle lui exprime, par exemple, son envie d’aller sur une plage naturiste et que ce père accepte car elle accepte en retour de s’alimenter normalement…

J’aimais l’idée que Klára mette son père mal à l’aise. Car elle sait très bien pourquoi ils passent ces vacances ensemble avec lui et son petit frère : parce que son père veut prouver qu’il est un bon père, malgré la séparation avec sa mère. Et elle va le pousser constamment dans ses retranchements. Klára est à la fois attirée par le monde du camp naturiste, mais sans doute aussi dérangée par celui-ci. Il y a beaucoup de contradictions dans la manière dont elle voit le monde. Et puis ce moment apporte aussi de l’humour. Et pour cela, je préférais m’appuyer sur des situations absurdes plutôt que d’introduire des blagues dans les dialogues. Je ne voulais pas d’un humour basé sur des « gags », ni diriger les acteurs comme s’ils devaient être conscients d’être drôles.

Pour Klára : savoureusement amoral [critique]

Comment avez-vous choisi l’interprète de Klára ?

Il s’agit de Dexter Franc qui est un acteur tchèque transexuel. La recherche a été très longue. Il était important pour moi de ne pas choisir quelqu’un souffrant de troubles alimentaires. Mais on ne peut jamais en être totalement certain. Quand j’ai pensé que Dexter pouvait être le bon choix, j’ai pris beaucoup de temps avant de le confirmer. Nous avons beaucoup discuté tous les deux mais aussi avec sa mère. Le rôle impliquait une grande intensité émotionnelle, et je savais que le processus pour l’incarner serait long et potentiellement éprouvant. Je devais être certain que Dexter était prêt à traverser tout cela. Ce n’est qu’une fois convaincu que je l’ai confirmé. C’était la première fois que j’ai pris autant de temps avant de choisir un acteur.

Comment avez-vous travaillé avec lui ?

Avec lui comme Antonin Chmela qui joue son petit frère et débutait aussi à l’écran, nous avons commencé par de longues répétitions, avec beaucoup d’improvisations. Ce n’est qu’une fois que j’ai senti qu’ils étaient prêts que j’ai fait venir les acteurs adultes. Je ne voulais pas les confronter trop tôt à des professionnels pour éviter qu’ils se sentent intimidés. Avec les acteurs non professionnels, on observe souvent une certaine retenue au début, une énergie fermée, liée à la peur. Puis, peu à peu, ils s’ouvrent. Et pour les acteurs expérimentés, travailler avec des non-professionnels est passionnant, car ces derniers sont imprévisibles. Chaque prise est différente, rien n’est figé. Avec le directeur de la photographie, cela implique aussi une grande flexibilité : il faut être prêt à utiliser la première prise comme la cinquième, sans se limiter à une préparation technique rigide.

Pour Klara de Olmo Omerzu
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Comment avez-vous travaillé justement avec votre chef opérateur Krystof Melka ?

Nous avions plusieurs enjeux. Le film change souvent de tonalité — entre drame psychologique, thriller, comédie — mais je ne voulais pas qu’il apparaisse comme une succession de genres distincts. Je souhaitais une cohérence. Le principal défi visuel se situe dans la transition vers la seconde partie du film : on quitte le camping en Croatie pour des espaces plus fermés — hôpital, appartements — avec une atmosphère totalement différente. Je craignais que le spectateur ait l’impression de voir un autre film commencer. Nous avons donc cherché des éléments visuels communs. Par exemple, pour le camping, nous avons évité les horizons plats traditionnels et choisi un terrain en terrasses, avec différents niveaux. Cela permettait d’introduire une dimension de voyeurisme : chacun observe les autres, y compris au sein de la famille. De la même manière, dans l’hôpital, les murs en verre permettent de voir d’une pièce à l’autre. On retrouve ainsi une structure similaire, mais dans un environnement totalement différent.

Pour Klára s’est beaucoup modifié au montage ?

Pas vraiment. Je ne suis pourtant pas un réalisateur qui hésite à retirer des éléments si nécessaire. Dans mes films précédents, il m’est arrivé de couper des scènes très coûteuses si je sentais qu’elles n’apportaient pas suffisamment au film. Mais ici, les ajustements ont été limités. Peut-être aussi parce que nous avons dû réduire le nombre de jours de tournage dès la préparation. J’ai donc retravaillé le scénario en amont, en ajustant la dramaturgie et en supprimant pas mal de scènes. Selon moi, quand on a des contraintes budgétaires, il vaut mieux trouver des solutions dès l’écriture plutôt que de tout tourner en se disant qu’on triera ensuite. Sinon, on peine toujours à construire une véritable expérience cinématographique.

Pour Klára. De Olmo Omerzu. Avec Barry Ward, Dexter Franc, Antonin Chmela… Durée : 1h50. Sortie le 8 avril 2026