Les Rayons et les Ombres
Gaumont

Rencontre avec le réalisateur des Rayons et des Ombres, fresque passionnante retraçant les destins de Corinne et Jean Luchaire, une actrice et son père journaliste, pris dans les vertiges de la collaboration.

Film après film, d’Illusions perdues à des Rayons et des Ombres – en passant par une série, D’argent et de sangXavier Giannoli affirme sa nature de cinéaste moraliste, taraudé par la question de la compromission. Dans son nouveau long métrage, il plonge au cœur de l’histoire de la collaboration, en articulant un récit-fleuve, une fresque de plus de trois heures, autour de trois destins : Jean Luchaire (joué par Jean Dujardin), journaliste mondain et pacifiste qui va glisser de l’idéal au compromis, Otto Abetz (August Diehl), diplomate allemand charmeur et manipulateur, et Corinne Luchaire (Nastya Golubeva), jeune actrice jetée dans la “fosse aux lions”, narratrice sensible d’un monde clos où l’Histoire finit par brûler les corps. Extraits de notre entretien avec un réalisateur inquiet, qui cite Hugo, Scorsese et Visconti, et admet "une part de fascination pour les choses très sombres". L'intégralité est à retrouver dans le dernier numéro de Première, actuellement en kiosque.

Première : Il semble que le film a eu plusieurs titres. Corinne Luchaire, Jean et Corinne Luchaire. Parce que vous cherchiez la bonne perspective pour aborder le sujet ?

Xavier Giannoli : Non, non, pas du tout. Pff, c’est un truc fatiguant, ça, avec les réseaux… Non, j’avais Les Rayons et les Ombres assez tôt, mais je n’avais pas envie de le rendre public, pas plus que d’annoncer le tournage dans la presse. J’ai besoin d’être entouré d’un certain secret pour travailler. Donc il n’y avait aucun titre officiel. Tout ça, c’était juste des titres de travail.

En revanche, dès le début, s’est imposée la figure centrale de Corinne Luchaire, cette jeune star de cinéma au destin fracassé…

Tout est parti de la croisée de trois destins : Corinne, son père Jean et Otto Abetz, jetés dans la fosse aux lions d’une époque terrible. Qu’est-ce qu’ils y comprennent, qu’est-ce qu’ils y cherchent, qu’est-ce qu’ils y perdent ? Il faut réaliser qu’il n’y a pas la collaboration, mais des collaborations. Le spectre va d’idéologues furieux à des gens simplement lâches. A la base, Luchaire et Otto Abetz ne sont pas des gens infâmes, ce sont des jeunes hommes de l’après-Grande Guerre qui dans les années 30 étaient animés par le pacifisme. Et pourtant, ils vont glisser… A travers eux, je retrouvais des choses auxquelles je m’intéresse depuis longtemps. Le rôle de l’argent, la compromission, le désir et la loi. Maintenant, oui : j’ai eu tout de suite l’intuition qu’il fallait partir de ce personnage de jeune femme. Elle n’est pas une érudite, ni une militante, ni une idiote. C’est une fille sensible qui a été abusée, qui a fait confiance (notamment à son père) et qui s’est trompée. Elle n’est pas du tout innocente, mais pas non plus tout à fait coupable. Et c’est elle qui raconte cette histoire.

Contrairement à la Résistance, tout ce qui concerne la collaboration – ou les collaborations, donc – reste un territoire relativement peu exploré par le cinéma français. Combler ce manque a joué dans votre désir de réaliser ce film ?

Vous pensez bien que je n’ai pas cette prétention, ni aucun calcul du type "c’est le moment de faire ça". Au contraire, presque. Ce qui me heurte beaucoup en revanche – à travers une certaine presse ou les réseaux sociaux – c’est la violence du jugement univoque, la cruauté de la punition sans vouloir comprendre. Je crois que le film est aussi une réponse humaniste à cette haine mortelle de l’adversaire. En tout cas, moi, j’ai été élevé comme ça. J’ai fait mon coming out chrétien avec L’Apparition. Le film interroge des valeurs importantes – des valeurs qui permettent à la société de se construire et de vivre – et c’est sûrement, d’une façon plus ou moins consciente, une réaction à cela. Je crois par ailleurs que j’avais besoin de ce danger. J’aime penser contre moi-même, j’aime que l’on pense contre moi. Et j’étais très conscient de m’aventurer sur un terrain noir, moralement et historiquement très dangereux. En faisant mes recherches, j’ai croisé l’historien Pascal Ory et je lui ai dit que je voulais lui poser quelques questions. Pour une raison simple : "On ne me pardonnera pas si je dis le moindre mensonge". Ce à quoi il avait répondu : "Pardon, mais on ne vous pardonnera pas si vous dites la vérité…"

Parce que le terrain reste miné…

Et ça, c’est très excitant. Je crois au roman, je crois à la complexité de l’être humain jeté dans l’histoire, à l’homme qui fait des erreurs, qui a des faiblesses et forcément des contradictions. C’est là que commence mon travail.

Le titre, emprunté à Victor Hugo, joue précisément là-dessus…

Bien sûr. L’expression portait une promesse d’humanisme. Il pousse à observer ces personnages sans certitude punitive, mais sans complaisance non plus. Et puis il évoque aussi le cinéma. "Les Rayons et les Ombres", dans mon esprit, c’est le faisceau lumineux du projecteur. J’ai d’ailleurs découvert en cours de route que Robert Desnos a publié un recueil de critiques qui s’appelle comme ça ! Le film ne se termine pas par la réplique "Il nous reste le cinéma" par hasard. Mais ça reste une phrase fragile, pas une bannière. Pour moi, l’intérêt du cinéma ou de la littérature, c’est d’essayer d’être face à un mystère, un être humain, et d’en révéler tous les aspects les plus contradictoires. C’est le contraire du cinéma politique au sens où on l’entend parfois. L’autre soir, je relisais l’article de Serge Daney dans les Cahiers époque maoïste sur Lacombe Lucien. Le papier commence sur une citation de Mao Tsé Toung et de la nécessaire soumission de l’art au projet politique. Je suis exactement à l’opposé de ça. Je ne supporte pas les films militants, à charge, univoques. Je déteste ça.

Il s’agit de travailler l’ambigüité… mais sans être ambigu.

J’espère. En même temps, il y a une part de fascination pour des choses très sombres, c’est sûr. Quand je vois Les Damnés de Luchino Visconti, quand je vois les horreurs dont sont capables certains personnages chez Scorsese, ou quand je me souviens du choc ressenti en découvrant la fin de ce film atroce de Lars von Trier, The House that Jack built, où le personnage traverse les Enfers, c’est sûr qu’il y a là quelque chose qui m’attire.

Propos recueillis par Frédéric Foubert et Gaël Golhen.
L’intégralité de cette interview est à retrouver dans Première n°571, actuellement en kiosques.

Les Rayons et les Ombres, de Xavier Giannoli, avec Jean Dujardin, Nastya Golubeva, August Diehl... Sortie le 18 mars 2026.