Scarlet et l'éternité de Mamoru Hosoda
Studio Chizu

Le Japonais Mamoru Hosoda signe un bijou de film d'animation, relecture personnelle et féministe du Hamlet de Shakespeare. A tomber par terre.

Le Hamlet de Shakespeare a décidément la côte. Après Hamnet de Chloé Zhao, exploration par la bande du célèbre drame, voici ce Scarlet et l’éternité d’un des maîtres de l’animation japonaise, Mamoru Hosoda. Plus proche de la pièce dont il reprend l’argument de départ, Hosoda substitue toutefois à la figure du jeune prince du Danemark une princesse. Cette dernière va, elle-aussi, chercher à venger la mort injuste de son père.

Une quête qui l’entraîne dans un vaste purgatoire, sorte de vallée de la mort où les âmes ont deux options :  atteindre le monde du néant (anéantissement total) ou celui de l’éternité (accès à un paradis par une forme de rédemption) On pourrait ajouter une troisième voie qui condamnerait les malheureux à végéter dans cet entre-deux. Reste à savoir ici ce que la jeune guerrière entendra sacrifier pour faire payer à qui de droit la trahison familiale.

La féminisation du récit permet à l’auteur japonais de prendre à revers la trame originelle pour en modifier le cours et la conformer à ses vues. L’humaniste Hosoda poursuit ici sa trajectoire jalonnée de marqueurs du cinéma d’animation moderne : La Traversée du temps (2006), Les Enfants loups (2012) ou plus récemment Belle (2021), pour s’en tenir aux récits guidés par une héroïne aux prises à des dilemmes moraux. Des récits obligeant à chaque fois la jeune femme à quitter la sphère sociale dont elle est issue.

Scarlet et l'éternité
Sony Pictures

Chez Hosoda, l’épreuve du héros passe, en effet, par l’appréhension d’un autre monde accolé au notre. Cette mise à distance redéfinit les frontières spatio-temporelles et oblige à éprouver ses certitudes. Une réflexion à la fois philosophique et esthétique. Car si d’un film à l’autre les ponts dramatiques sont visibles (il est toujours question d’une émancipation censément purificatrice), le style propre à chaque opus permet un autre niveau de lecture.

Dans ce Scarlet, cela passe par la rencontre de notre héroïne venue du Moyen Age avec Hijiri, un jeune homme moderne. La frondeuse Scarlet semble tout droit sortir d’un jeu vidéo type Zelda tout entière guidée par ses actions. Le sage Hijiru, au contraire, héros type d’un manga contemporain, cherche à tempérer les ardeurs de sa partenaire et oblige celle-ci à une remise en cause de ce qui la constitue en tant qu’être « historique ».  Deux conceptions du monde qui on s’en doute devront trouver des axes communs pour triompher d’un mal qui les ronge l’un et l’autre.

Scarlet et l'éternité
Sony Pictures

Le précédent film du japonais, Belle (2021), était une réflexion sur les dangers des mondes virtuels où les désirs n’étaient pas forcément solubles avec un réel à priori déceptif. Scarlet et l’éternité va plus loin dans cette façon d’oblitérer un réel multiple qui n’apparaît ici qu’en songe, sous la forme de traces d’un souvenir soumis à l’intensité de la mémoire. Il ne s’agit donc plus de corriger le cours des choses par des subterfuges magiques mais d’assumer pleinement les éventuels égarements du passé pour affronter le présent.

Dans le drame shakespearienn Le Spectre révèle à Hamlet le nom du meurtrier attisant perfidement sa soif de vengeance. Scarlett, elle, sait d’emblée où diriger son courroux et devra décoder seule la supplication étouffée de son père avant de mourir. Ultime mise en garde avant l’effacement. En cela le final est d’une ampleur narrative démentielle tant il s’enrichit de toutes les contradictions humaines, rouvrent les cicatrices des personnages, convoquent les fantômes qui jalonnent leurs routes, pour offrir, peut-être, cette promesse d’éternité sereine. Fort.

De Mamoru Hosoda. Durée: 1h52. Sortie le 11 mars 2026