Ce qu’il faut voir en salles
L’ÉVÉNEMENT
GOUROU ★★★☆☆
De Yann Gozlan
L’essentiel
Thriller sur l’emprise et la parole, Gourou se joue moins dans ce qu’il affirme que dans ce qu’il montre. Mais peut-on filmer le discours sans en être prisonnier ?
Tout est en place dès la première scène. Un corps en surchauffe, un homme face à la foule, un discours qui promet tout - absolument tout. À partir de cette ouverture (opératique), Gourou ne se déploie pas : il s’enclenche. Yann Gozlan ne raconte pas l’ascension d’un coach mais orchestre sa descente aux enfers, comme si le film, ayant posé toutes ses cartes dès le départ, n’avait plus qu’à observer les conséquences. Comment filmer un monde saturé de discours sans en rajouter une couche ? Comment mettre en scène la parole sans s’y dissoudre ? Gourou avance sur cette ligne de crête. Il montre des séminaires, des plateaux télé, mais cherche son ancrage ailleurs : dans les corps, les objets, des images qui fissurent plutôt qu’elles n’expliquent. C’est là que Gourou bascule vers le film noir, au sens moral. Non pas l’histoire d’un imposteur démasqué, mais celle d’un engrenage : plus le personnage parle, plus le cadre l’isole, l’enferme. Cette tension fait la singularité d’un film qui se tient entre deux nécessités contradictoires : faire du cinéma avec le discours, tout en cherchant à ne pas en être prisonnier.
Gaël Golhen
Lire la critique en intégralitéPREMIÈRE A BEAUCOUP AIME
LA RECONQUISTA ★★★★☆
De Jonas Trueba
Inédit dans nos salles, ce film de 2015 – celui de sa rencontre avec son actrice- phare, l’éblouissante Itsaso Arano – constitue la porte d’entrée idéale pour qui n’aurait encore jamais rien vu de lui. Car on y retrouve toute la patte de son cinéma, cette façon tout à la fois ludique et mélancolique de raconter les emballements du cœur et son goût pour les longues scènes de déambulation en plans- séquence où les silences et les regards en disent autant que les échanges finement ciselés entre ses personnages principaux. Ceux- ci s’appellent Manuela et Olmo. Ils se retrouvent autour d’un verre, après des années d’éloignement. Et ce soir- là, Manuela tend à Olmo une lettre qu’il lui a écrite 15 ans auparavant, lorsqu’ils étaient ados et vivaient ensemble leur premier amour. Il y a du Before sunrise de Linklater dans La Reconquista. Cette même façon de disséquer le sentiment amoureux dans un geste où sensorialité et cérébralité ne font qu’un.
Thierry Cheze
Lire la critique en intégralitéPREMIÈRE A AIME
LA GRAZIA ★★★☆☆
De Paolo Sorrentino
Après Parthenope qui frôlait la sortie de route, La Grazia. Paolo Sorrentino signe une de ses oeuvres en apparence les plus sages, mais travaillée par ses obsessions de toujours. Moins de frime, moins de baroque. À la place, un film de seuil, presque de sortie, où l’on regarde un président en fin de mandat décider qui peut mourir, qui mérite de vivre, et ce que vaut une grâce quand il n’y a plus rien à gagner. Cet homme fatigué, c’est Toni Servillo au corps usé, lent, silencieux. Il est la somme de toutes les figures de pouvoir qu’il a incarnées chez le cinéaste, condensées ici en un personnage arrivé trop tard. Un regard qui vacille, une autorité qui se délite : le pouvoir n’est plus un théâtre, mais un couloir sans fin, une asphyxie feutrée faite de dossiers et de décisions impossibles. Sorrentino signe ici un beau film sur l’amour face à la mort, et sur la mort qui donne son poids définitif à l’amour. Avec un acteur qui rappelle que la grâce, chez Sorrentino, n’est jamais un concept. C’est un accident.
Gaël Golhen
Lire la critique en intégralitéDREAMS ★★★☆☆
De Michel Franco
Après la rédemption et la résilience de Memories, la sécheresse et la violence de Dreams. Avec son nouveau film, Michel Franco signe un mélo d’une froide lucidité, où la passion intime cache un ordre social dévastateur. Un jeune danseur mexicain passe la frontière pour rejoindre la patronne d’une compagnie de ballet qu’il aime. Jessica Chastain est exceptionnelle dans le rôle de Jennifer, riche américaine à la générosité conditionnelle : son aplomb, sa retenue et ses micro-fêlures dessinent un personnage aussi séduisant qu’inquiétant. En miroir, Fernando, le danseur idéaliste, incarne l’élan du rêve - artistique et migratoire - qui se fracasse aux murs visibles et invisibles de la frontière. Franco évite tout discours lourdaud : il privilégie les scènes resserrées, les silences, la précision des gestes, jusqu’à faire sentir comment le pouvoir s’infiltre dans un couple et comment la politique fait exploser l’histoire d’amour. Cette sobriété transforme la romance en critique aiguë des privilèges et des illusions de la « bonne conscience ». Dreams frappe par sa montée en tension et sa manière de rester, jusqu’au bout, inconfortable.
Gaël Golhen
PROMIS LE CIEL ★★★☆☆
De Erige Sehiri
On a découvert Erige Sehiri en 2022 avec Sous les figues, son premier long métrage de fiction, qui racontait le quotidien et le désir d’émancipation de travailleuses agricoles dans des vergers tunisiens. Et on en retrouve tout ce qui en faisait le sel dans Promis le ciel, A commencer par la manière dont son œil de documentariste vient nourrir la fiction. Et même l’inspirer. Puisque c’est en réalisant en 2016 un documentaire sur des étudiants d’Afrique subsaharienne venus étudier en Tunisie qu’est née l’idée de ce Promis le ciel, construit autour d’une pasteure ivoirienne et ancienne journaliste vivant à Tunis et hébergeant sous son toit une jeune mère en quête d'un avenir meilleur et une étudiante en école d’ingénieur qui porte les espoirs de sa famille restée au pays. Promis le ciel parle de la difficulté à trouver sa place dans un pays qui n’est pas le sien, en dépit d’un racisme qui ne connaît ni frontière, ni latitude, même au sein du continent africain. Le tout sans enfoncer de portes ouvertes grâce à une écriture de personnages féminins riches en nuances et paradoxes.
Thierry Cheze
Lire la critique en intégralitéLA VIE APRES SIHAM ★★★☆☆
De Namir Abdel Messeeh
Endeuillé par la perte de Siham, Namir se refugie dans les archives familiales accumulées au fil du temps, à la recherche du fantôme de sa mère. En fouillant dans une montagne de vidéos issues de son enfance, il déniche dans les confidences de ses parents le récit contradictoire de leur rencontre : romanesque dans l’esprit de son père, terre à terre dans celui de sa mère. Namir s’en amuse, bricole avec ces souvenirs disparates et pense le montage de son film comme une partie de Tetris. Interviews face caméra, extraits du cinéma de Youssef Chahine et cartons de cinéma muet s’emboîtent dans un ouvrage artisanal, illustrant avec minutie l’histoire familiale du réalisateur. Digne d’un journal intime, La Vie après Siham navigue entre mélancolie et gratitude : ce qui s’amorce comme une lettre d’adieux à la mère se mue en déclaration d'amour au père, dans un film drôlement créatif.
Lucie Chiquer
LES LEGENDAIRES ★★★☆☆
De Guillaume Ivernel
Le film Les Légendaires capture l’essence de la célèbre bande dessinée, en offrant une aventure accessible, rythmée et visuellement généreuse. L’animation, sans révolutionner le genre, propose un style coloré et chaleureux qui rend totalement justice à l’univers de Sobral. L’humour fonctionne à plein (grâce aux voix et à la force des dialogues) et les personnages conservent tout leur charme, notamment dans la dynamique de groupe, toujours au cœur du récit. Clair, toujours lisible le scénario multiplie les rebondissement et est suffisamment dense pour maintenir l’attention. Mais c’est dans la mise en scène, les références et surtout l’action que Les Légendaires réussit vraiment son coup. Si le film ne devrait pas surprendre les fans historiques, il séduira toute la famille et réussit à divertir en restant fidèle à l’esprit original. Ce qu’on appelle un sans faute.
Gaël Golhen
HOWARD ZINN, UNE HISTOIRE POPULAIRE AMERICAINE 2 ★★★☆☆
De Olivier Azam et Daniel Mermet
Historien, dramaturge et militant des droits civiques, Howard Zinn a consacré sa vie à raconter l’histoire depuis la perspective des oubliés : travailleurs, minorités, dissidents. Howard Zinn, une histoire populaire américaine 2 met justement au cœur cette approche singulière en montrant comment sa lecture critique du passé éclaire les crises sociales et politiques d’aujourd’hui. Le documentaire dévoile avec précision la cohérence de sa pensée : refuser les récits officiels trop lisses, redonner une voix aux anonymes, rappeler que chaque acte de résistance compte. Grâce à un montage fluide et à des témoignages éclairants, le film parvient à faire sentir la puissance pédagogique et humaniste de Zinn sans jamais tomber dans l’hagiographie. On y découvre un intellectuel engagé, mais aussi un homme profondément attentif aux autres. Une œuvre stimulante, qui rappelle que l’histoire est aussi un outil d’émancipation. Par les temps qui courent, ce n’est pas négligeable.
Gaël Golhen
LA GRANDE RÊVASION ★★★☆☆
De Rémi Dutin, Eric Montchaud et Bram Algoed
La jeune Andréa est tétanisée à l’idée de monter sur scène pour le spectacle de son école. Aussi se dissimule-t-elle sous une cape de fortune dans l’espoir d’y échapper. Quand elle se décide enfin à en sortir, elle se retrouve dans un palais perché sur les nuages. Dans un dessin proche des croquis de certains albums jeunesse, cette jolie histoire pleine de fantaisie invite les tout-petits à se dépasser et à affronter leur peurs, avec, si possible, l’aide de ses amis. Le court-métrage est accompagné de deux pépites animées fort sympathiques : le belge Qu’y a-t-il dans la boîte, au graphisme minimaliste sur les aventures d’une énorme et mystérieuse caisse dont le contenu interroge chacun de ses porteurs ; et du français J’ai trouvé une boîte où un jeune oiseau assez maladroit tombe sur une étrange boîte dont il ne sait pas bien que faire. Mais sur laquelle il veille comme une poule sur son premier œuf.
Anne Lenoir
Retrouvez ces films près de chez vous grâce à Première GoPREMIÈRE A MOYENNEMENT AIME
BEL AMI ★★☆☆☆
De Geng Jun
Le tout premier film du chinois Geng Jun à sortir dans les salles françaises n’a pas eu la même chance dans son pays. Le régime autoritaire de Xi Jinping a moyennement goûté cette proposition de cinéma queer mettant en scène un homme d'âge mûr se décidant sur le tard de faire son coming-out et un couple lesbien qui, sous la pression de leurs familles, cherchent un mari de convenance pour fonder une famille. On ne peut que saluer le courage d’un cinéaste qui ose ici notamment un audacieux parallèle entre les dynamiques de domination- soumission queer et celles de la répression du pouvoir d’Etat. Construit sur des ruptures de ton permanentes – drame, comédie à l’humour noir mordant et même film musical le temps d’une scène où l’on chante L’Internationale -, Bel ami perd cependant un peu de sa puissance à cause son parti- pris formel de noir et blanc ultra- stylisé qu’on pourrait croire échappé d’un film de Jarmusch et qui finit par étouffer ses personnages. Car cette sensation de chercher à tout prix à se conformer à des codes occidentaux contredit tout ce qui se joue et se raconte à l’écran.
Thierry Cheze
LE CHASSEUR DE BALEINES ★★☆☆☆
De Philip Yuryev
Leshka (Vladimir Onokhov), jeune adolescent habitant un petit village russe près du détroit de Béring, n’a pour seule perspective d’avenir que la chasse à la baleine. Comme son père, son grand-père et probablement le père de celui-ci avant lui. L’arrivée récente d’internet révolutionne sa petite vie bien tranquille et lui ouvre surtout soudain de nouvelles perspectives. D’autant qu’il s’entiche d’une stripteaseuse américaine. Et n’a dès lors plus d’autre désir que celui de la rencontrer. Un voyage initiatique malheureusement assez vain, où la frontière entre rêve et réalité n’est pas toujours très claire et où l’ennui finit par l’emporter. Même si le film, lauréat du Grand Prix du jury au Festival de Cabourg et celui des Arcs, montre bien la beauté mais aussi l’âpreté de la nature et est porté par un jeune acteur non professionnel, repéré dans un orphelinat de la région, saisissant de naturel.
Anne Lenoir
PREMIÈRE N’A PAS AIME
BAISE-EN-VILLE ★☆☆☆☆
De Martin Jauvat
Martin Jauvat se propose de réenchanter un monde que personne n’ose vraiment regarder ni filmer : ce fameux Grand Paris déplaçant le périmètre francilien du nombril de sa capitale (Grand Paris était aussi le titre de son premier long-métrage) L’Amérique, par son cinéma, a toujours su faire de ces espaces trop réguliers un territoire à fantasmes. Ici la Seine-et-Marne pavillonnaire renvoie les échos volontiers absurdes d’un espace de cartoon presque dystopique où les personnages portent leur loose en bandoulière via leur baise-en-ville, signe extérieur supposé de leur appartenance à cet au-delà du périph’. Martin Jauvat, devant et derrière, manie plutôt bien l’ahurissement permanent de son héros peu adapté à la marche accélérée du monde. Le scénario lui adjoint une tornade (Emmanuelle Bercot) Mais ce frottement attendu vire au systématisme narratif et produit une musique dépourvue de désaccords. Lassant.
Thomas Baurez
NUREMBERG ★☆☆☆☆
De James Vanderbilt
Faire joujou avec la grande histoire est censé engager ceux qui font bouger les petits soldats de plomb sur le tapis de leur imagination. James Vanderbilt (auteur du scénario de Basic le dernier McTiernan) ouvre grand les portes de sa chambre. Mais son appréhension du procès de Nuremberg qui voit en 1945 la barbarie du IIIe Reich sur le banc des accusés, est nulle. Porté par les yeux Tex Avery de Rami Malek et la carapace de Russell Crowe, ce numéro de duettiste vire au grand-guignol. Hermann Göring (Crowe), cacique du régime nazi est envisagé avec une mansuétude maladroite censée alimenter un suspense foireux : ce pervers saura-t-il justifier ses actions aux yeux des juges ? Pour déshabiller le monstre, le héros-psychiatre (Malek) voit sa supposée clairvoyance rebondir sur la tunique de l’affreux. Quant au monologue sur l’horreur des camps balancé sur le quai d’une gare tel un pivot narratif censé éclairer l’ensemble, il est déplacé. Moche.
Thomas Baurez
Et aussi
Reconnu coupable, de Timur Bekmambetov
Les reprises
Le Destin, de Youssef Chahine
Naked, de Mike Leigh







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