Chers Parents
SND

Rencontre impromptue à L’Alpe d’Huez avec André Dussollier, qui entre deux projections parle, avec sa voix feutrée, de Sautet, de la troupe, du jeu… et de Chers Parents.

C’est le beau blond aux yeux bleus du cinéma français, un personnage raffiné et souvent solaire, souriant et civilisé. Il a traversé, léger, les films d’Alain Resnais, de Jean Becker, trouvant chez Sautet la musique des silences et chez Truffaut une première famille de cinéma. Mais avec les années, le vernis d’André Dussollier s’est légèrement fissuré. Sur le tard, il a mis un peu de bile ou d’acidité dans la tendresse humaine de ses personnages. Ce qui n'a jamais changé, c'est cette manière unique de glisser un doute, une hésitation dans un regard ; une vibration qui, aujourd’hui encore, fait toute la différence lorsqu’il débarque dans Chers Parents, comédie de faux principes et de vraies failles. À mesure qu’il raconte ce film présenté en ouverture du festival, et qu’il remonte le fil de sa carrière, son œil frise, et son sourire irrépressible - mi-jubilation, mi-mauvaise foi - apparaît, comme pour rappeler que, chez lui, la comédie n’est jamais loin d’une amère conscience.

Un coeur en hiver
DR

On va bien évidemment parler de Chers Parents, mais avant de commencer : un de nos collègues a revu Un cœur en hiver ce week-end et vous a trouvé formidable…
Formidable ? Il est sympa votre collègue (rires)… Ça me ramène en 1993. Le film était sorti à Venise. C’était un vrai virage pour Sautet, un film plus cruel que les précédents, je trouve… Un drôle de cinéaste. Il était musicologue et ses partitions étaient vraiment écrites comme de la musique. Si on voulait discuter d’une réplique, il fallait être armé… Ce que j’aimais chez lui, c’étaient les silences : le jeu avec les mots, bien sûr, mais aussi avec les silences et les regards. J’aurais aimé retravailler avec lui. Je me souviens de la première fois où je l’ai croisé, devant l’agence Armedia : il entre au moment où j’en sors et me dit : « Dommage que vous n’ayez pas le nez cassé. » Il devait être en train de penser à une distribution… Je me suis dit : « Merde, je vais devoir me casser le nez pour tourner avec Sautet ! » (rires) Et finalement, ce n’est que des années après qu’on a fait Un cœur en hiver.

Vous n’alliez jamais démarcher les cinéastes ?
Non, jamais. Beaucoup de collègues le font, et c’est très bien, mais moi je m’y suis toujours refusé. Je trouve que la rencontre doit se faire naturellement. On peut suggérer, dire « j’adore votre travail », mais pas plus… Françoise Fabian a écrit à Rohmer, et il lui a répondu… dix ans après pour Ma nuit chez Maud. Ça peut marcher… mais il faut être patient !

Resnais, c’était un autre type de rigueur.
Lui, c’était incroyable. Pour Mélo, il m’avait fait la biographie des parents et même des grands-parents du personnage que je jouais. C’était très subtil : il nous amenait jusqu’à un point où c’était à nous de prendre le relais. Et il faisait ça avec tout le monde. Un grand metteur en scène pour les acteurs, mais aussi pour toute l’équipe. Humainement… j’y pense souvent. C’était un homme curieux, facétieux, ouvert à tout. Chaque film était pour lui l’occasion d’explorer des voies nouvelles du cinéma. Et il avait beaucoup d’humour.

Trois hommes et un couffin
DR

On est à l’Alpe d’Huez, temple de la comédie. Vous, vous avez tourné avec les plus grands tout en gardant un pied dans la comédie populaire.
Oui, absolument. Il y a eu Chatilliez, Becker avant…

Et Trois hommes et un couffin !
C’est vrai… Avant ça, j’étais dans les films d’auteur et je n’en sortais pas. J’ai tout fait sauf Godard.

Vous dites ça comme si vous en aviez eu marre…
Non, mais j’avais une certaine frustration, parce qu’un acteur a envie de toucher à tout. Au conservatoire, je ne faisais que des comédies ! Puis je rencontre Truffaut et je travaille avec toute la bande de la Nouvelle Vague. Toute, sauf Godard. J’avais un peu l’étiquette “cinéma d’auteur”. D’ailleurs, Coline Serreau arrive avec ce scénario que tout le monde avait refusé… Je sortais de L’Amour à mort de Resnais, et évidemment, les distributeurs ne voulaient pas de moi, “trop auteur”. Mais ils étaient à quinze jours du tournage, ils n’avaient plus personne. J’ai commencé le scénario et je ne suis même pas allé jusqu’à la fin. J’ai accepté tout de suite. J’avais peur que quelqu’un d’autre dise oui ! (rires)

Pourtant, personne n’y croyait.
Personne. C’était l’époque où Stallone triomphait avec Rambo. Alors vous imaginez : trois hommes qui élèvent un bébé ? Ce n’était pas dans l’air du temps.

D’où vient ce goût de la comédie populaire ?
La faiblesse de l’acteur qui veut plaire au plus grand nombre, peut-être… (sourires) Mais surtout le rire. Au théâtre, on entend immédiatement si ça fonctionne. Et c’est réjouissant. L’envie de rire n’est pas un sentiment qu’on a toute la journée, surtout aujourd’hui. Alors une bonne comédie, bien écrite, c’est précieux.

Chers parents
SND

Votre filmographie est très marquée par l’esprit de troupe, qu’on retrouve dans Chers Parents.
Oui. J’aime jouer avec les autres. On m’a souvent mis dans des films “choraux”. Chez Resnais, chez Becker… Pour eux, c’était comme une troupe de théâtre. Retrouver leurs marques, leurs repères. Woody Allen aussi avait sa troupe. Quand on travaille avec des gens qu’on connaît, on gagne du temps. Et on peut les surprendre aussi. Je me souviens que pour Les Herbes folles, ce n’était pas moi qui devais jouer Palet au départ. Les producteurs en avaient “ras-le-bol” d’Azéma, Dussollier, Arditi… Ils voulaient changer ! L’acteur prévu ne convenait pas, et je suis arrivé. Mais j’avais peur : c’était un rôle tordu, rien à voir avec ce que Resnais m’avait fait jouer avant. Mais dès que la vérité du personnage est là, tout fonctionne. C’est mystérieux : quand c’est vrai, ce n’est pas discutable. Le théâtre comme le cinéma, c'est un peu de l'alchimie.

Chez Resnais, la troupe était d'ailleurs un laboratoire.
Oui, bien sûr. Smoking/No Smoking, c’est l’exemple type. On travaille avec des gens qui nous connaissent, mais on peut aller ailleurs, les surprendre. Une compréhension intime qui n’empêche pas la nouveauté.

Dans Chers Parents, il y a une complicité évidente entre Miou-Miou et vous. C’était la première fois ?
Non, on s’était croisés dans deux films un peu inaperçus : Montparnasse-Pondichéry en 1997 et Affaires de famille. Ce n’étaient pas des grands succès, mais c’était agréable. Miou-Miou, c’est quelqu’un de vrai, d’authentique. Ça s’est fait très naturellement. Et on avait un texte très solide.

Vous aviez vu la pièce avant d’accepter le film ?
Non. Je jouais au théâtre. J’y suis allé quand on m’a proposé le rôle. Et c’était réjouissant : 400 représentations, les gens riaient, se reconnaissaient. Quand c’est bien joué, je trouve toujours bizarre qu’on ne donne pas les rôles aux comédiens de théâtre pour l’adaptation. Mais bon, il y a des critères qui m’échappent. J’avais des scrupules, mais j’ai été heureux de retrouver cette partition.

Ces parents que vous jouez… ce sont presque des “parents-enfants”.
Oui. Ils ne sont pas faits pour ça. Ce sont des profs de gauche qui gagnent le gros lot : le contraste est total. Ils ont de beaux principes — ne pas laisser l’argent déstabiliser les enfants… Mais l’argent, c’est dévastateur. Au début ils sont très vertueux, et puis la réalité arrive, et chacun révèle sa nature. Pas triviale, mais très humaine. C’est réjouissant à jouer.

Ça rappelle la comédie italienne.
Oui, exactement : Les Monstres. Et ils ont osé aller encore plus loin que la pièce. Dans le film, des amis débarquent : « Alors, ça a donné quoi ? » Et là… c’est la Bérézina ! (rires) Tout le monde est confronté à soi-même. Et ce qui est formidable, c’est que le public suit. Même quand on pousse dans l’immoralité. Parce que c’est un sujet qui nous concerne tous : l’argent, nos enfants, le fantasme du gros lot. Hier, la salle riait à gorge déployée. Et je vous jure qu’il n’y a rien de mieux pour un acteur.