Pooja, sir de Deepak Rauniyar
ARP

Rencontre avec le réalisateur népalais de ce polar passionnant mettant en scène une femme flic dans un effectif composé à 95% d’hommes, incarnée par sa femme Asha Maya Magrati

Pooja, sir, votre troisième long métrage met en scène une femme flic dans un service quasi intégralement composé d’hommes. Une femme aimant les femmes, à la coupe de cheveux courte qui, se faisant appeler Monsieur, renie son genre pour être la plus transparente possible et se voir confier des enquêtes importantes. Comment naît l’idée de ce film et de ce personnage ?

Tout a commencé par l'amour, entre deux personnes, ma femme Asha Maya Magrati – qui joue Pooja et en a co- écrit le scénario – et moi dans un pays divisé par l'incompréhension. Nous venons d'univers différents. Asha est Pahari, comme Pooja dans le film. Je suis Madhesi. Avant notre rencontre, même elle croyait au stéréotype selon lequel quelqu'un comme moi était un étranger, un « bhaiya ». Mais l'amour a le don de briser les murs. En 2015, nous tournions White sun dans les montagnes lorsque les plaines du sud, chez moi, ont manifesté. La frontière a fermé. Des enfants sont morts. Des gens ont souffert. Cette douleur, ce silence, ont fait naître quelque chose en nous. Nous avons commencé à discuter, non seulement en tant que cinéastes, mais comme deux personnes essayant de comprendre leurs mondes respectifs. J'ai vécu la discrimination silencieuse d'être Madhesi. J'ai été victime de harcèlement à l'école. J'ai été la cible de moqueries de mes professeurs. J’ai été invisibilisé dans les manuels scolaires, les médias, les films. Voilà pourquoi Pooja, Sir devait à mes yeux absolument voir le jour. C'est le premier film népalais à mettre en scène un personnage madhesi sans en faire un sujet de moquerie. 

Pourquoi avoir choisi le prisme de l’enquête policière ?

Nous ne voulions surtout pas faire un film de donneur de leçons mais d’abord et avant tout toucher le public. Voilà pourquoi nous avons choisi une enquête policière – quelque chose de familier, mais teinté de vérité. Cela a pris huit ans. Nous avons perdu des financements. Asha a eu un cancer. Nous avons perdu son père. Il y a eu des moments où nous avons cru ne jamais en finir. Mais l'amour a continué à se manifester – chez des amis, chez des inconnus, dans de petites subventions arrivées juste à temps. Pooja, Sir est devenu plus qu'un film. Une œuvre d'amour. Et nous espérons qu'il ouvrira les cœurs comme il a ouvert les nôtres.

Pooja, sir de Deepak Rauniyar
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Vous avez co- écrit ce scénario avec Asha donc mais aussi David Barker, avec la collaboration d'un scénariste français, Mathieu Taponier. Quel a été le rôle de chacun ?

Asha et moi avons vécu cette histoire. C'est très personnel. Mais quand quelque chose vous tient autant à cœur, il est difficile d'y voir clair. C'est pourquoi la présence de David à bord a été précieuse. David m'accompagne depuis le début. Il a monté mon premier film, Highway, et nous avons co-écrit ensemble White Sun. Nous avons commencé à développer Pooja, Sir fin 2016. David est doué pour prendre du recul et poser des questions qui vous poussent à approfondir. Mais ce film ayant pris beaucoup de temps, David s'est retrouvé occupé par d'autres projets, et nous avions besoin d'un regard neuf. C'est là que nous avons rencontré Mathieu Taponier. J'avais adoré son travail comme monteur sur Le Fils de Saül ; c'était l'un des films que j'avais en tête comme référence. Nous l'avons d'abord engagé à ce poste et commencé à échanger sur le scénario. Mathieu est vif, attentionné et travailler avec lui est vraiment agréable. Mais quand le diagnostic d'Asha a été posé, tout s'est arrêté. On a perdu nos financements et nos partenaires français. On n'a donc pas pu travailler longtemps avec Mathieu, mais les moments passés ensemble ont été enrichissants. Son apport a laissé des traces.

La grande réussite de votre film est la façon dont vous racontez l'histoire intime de la policière qui en est l’héroïne sans jamais laisser l'enquête de côté. Cet équilibre a constitué le plus grand défi de l'écriture ?

Ni Asha ni moi n'avions de lien avec la police. J’ajouterai que je n'ai jamais eu de bonnes expériences avec eux. Mon père a souvent été arrêté sans raison et a passé des nuits en garde à vue. Pour écrire ce scénario et raconter la police de l’intérieur, nous avons donc fait beaucoup de recherches et d’entretiens. Nous savions très tôt que le rôle principal devait être joué par une femme. Mais au Népal, moins de 3 % des policiers sont des femmes. Il a fallu du temps pour instaurer la confiance. Petit à petit, certains policiers ont commencé à se confier, nous invitant chez eux, dans leurs bureaux. Et au fil de ces conversations, nous avons découvert quelque chose d'inattendu : de nombreuses policières de la génération de Pooja étaient queer. Cela a tout changé. Nous avons décidé que Pooja serait queer elle aussi. Et nous avons en effet essayé d’aborder de nombreux sujets – genre, caste, identité, sexualité – tout en essayant de maintenir l'enquête en cours. C'était difficile à équilibrer. A l'écriture comme au montage. Mais ces difficultés ont aidé le film à trouver son propre rythme.

Pooja, sir de Deepak Rauniyar
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L’autre grande force de ce film, c'est qu'il ne semble jamais destiné à un public occidental : vous n’avez jamais peur de nous perdre dans des problématiques sociales népalaises spécifiques. La réaction du public occidental a-t-elle été vraiment différente de celle du public népalais ?

Ca me touche que vous l’ayez remarqué. Pour moi, il n'est jamais nécessaire de tout expliquer. De toute façon, je savais que quoi que je fasse, les gens ne comprendraient pas tous les détails culturels. Et ce n'est pas grave ! Nous n'avons jamais cherché à expliquer le Népal au monde. Nous voulions simplement raconter l'histoire avec honnêteté, à son propre rythme. Nous étions convaincus que si les émotions étaient sincères, les gens se connecteraient. Et c'est ce qui s'est passé. On a pu le constater à Venise pour sa première mondiale, comme à Amsterdam ou à Sydney. Le public occidental ne saisit peut-être pas toutes les couches culturelles de Pooja, sir mais il s'identifie au silence, à la force, à la lutte. Le public népalais, lui, découvre forcément le film différemment, avec propre vécu. Il remarque les petits détails : la façon dont la langue évolue, le comportement des gens dans un commissariat. Nous avons utilisé trois langues dans le film. Dans la vraie vie, les policiers parlent rarement aux gens dans leur propre langue, même si le Népal est multilingue. Nous avons essayé de refléter cela. Et on a pu constater que même les policiers ont été touchés par ce film, surtout les femmes.

Avez-vous eu des références cinématographiques spécifiques pour créer l'environnement visuel de Pooja, sir ?

Comme c'était mon premier film policier, mon directeur de la photographie, Sheldon Chau, et moi avons regardé beaucoup de films ensemble. Le Fils de Saül dont je parlais plus tôt, car il donnait l'impression d'un monde plus grand en en montrant moins. Cold war pour son travail singulier sur le cadre. Zodiac pour sa photographie. J'ai aussi regardé Memories of murder, Chien enragé et Entre le ciel et l’enfer de Kurosawa. Nous nous sommes inspirés de ces films mais je dirai que le style de Pooja, sir est né de la vérité de l'histoire et du monde que nous cherchions à montrer. Et par ricochet de nos échanges sur notre propre monde : nos personnages, nos lieux de tournage, notre météo. Je vous donne un exemple. Au Népal, les coupures de courant sont fréquentes. Les pièces sont éclairées par une seule ampoule. Nous avons donc embrassé cette obscurité dans un film où chaque personnage essaie d'être quelqu'un d'autre. Au départ, j'avais pensé utiliser un format d'image 4:3. Mais j’ai finalement opté pour le widescreen qui nous a permis de mieux épouser le monde intérieur de Pooja : sa vision des choses, ses déplacements dans des espaces qui n'étaient pas conçus pour elle. Mon objectif n'était pas de créer quelque chose de trop stylisé. Je voulais surtout que tout paraisse réaliste.

Pooja, sir. De Deepak Rauniyar. Avec Asha Maya Magrati, Nikita Chandak, Dayahang Rai… Durée : 1h49. Sortie le 23 juillet 2025