Rencontre avec l'acteur brésilien, prix d'interprétation à Cannes pour le thriller poétique et politique de Kleber Mendonça Filho.
Wagner Moura, l'acteur mondialement connu grâce à son interprétation de Pablo Escobar dans la série Narcos, vu récemment dans Civil War d'Alex Garland, a remporté le prix d'interprétation masculine au dernier festival de Cannes pour son rôle d'homme traqué dans L’Agent Secret, de Kleber Mendonça Filho. Un thriller envoûtant dans le Brésil de 1977, sur fond de répression politique, de fantasmes cinéphiles et de mémoire historique lacunaire. Au lendemain de la présentation du film, le comédien expliquait à Première comment le film était en partie né de son amitié avec le cinéaste d’Aquarius et de Bacurau, et de leur combat commun contre Bolsonaro :
"Vous savez où j’ai rencontré Kleber Mendonça Filho ? Ici, à Cannes, il y a 20 ans ! En 2005, j’ai présenté un film, Bahia, ville basse, dans la section Un Certain Regard. Kleber était encore critique de cinéma à l’époque, il m’a interviewé et on s’est tout de suite bien entendu. Ma femme a même pris une photo de lui ce jour-là ! Nous venons tous les deux de la même région du Brésil, le Nordeste, ça crée des liens. Puis le temps a passé, j’ai vu ses premiers courts-métrages, et ensuite Les Bruits de Recife (premier long de fiction de Kleber Mendonça Filho, en 2012), qui est à mes yeux l’un des plus grands films brésiliens de tous les temps. C’est là que j’ai commencé à avoir très envie de travailler avec lui."
L'Agent secret : un film-somme vertigineux [critique]"Mais ce qui nous a vraiment rapprochés, ce n’est pas le cinéma, c’est la politique. Sous Bolsonaro, les journalistes, les professeurs, les scientifiques, les artistes, les intellectuels, ont été soumis à de nombreuses attaques. Nous étions très critiques vis-à-vis du régime, et nous en avons payé le prix. J’ai réalisé un film, Marighella (sur Carlos Marighella, opposant communiste à la dictature militaire, assassiné en 1969), qui a été présenté au festival de Berlin en 2019, mais que nous n’avons pu montrer au Brésil qu’en 2021. Parce que ces enfoirés l’ont censuré ! Kleber aussi a beaucoup souffert durant cette période. Notre relation est donc en grande partie basée sur le soutien qu’on s’est apporté l’un à l’autre. Au fond, elle ressemble un peu à celle qui lie les réfugiés de L’Agent secret, qui se rassemblent pour résister et s’entraider. La genèse du film est à chercher là : dans une amitié nourrie par un esprit de résistance."
"Le Brésil que dépeint L’Agent secret, c’est le Brésil de mon enfance. Je suis né en 1976, et le film se déroule en 1977. La dictature militaire au Brésil (qui a duré de 1964 à 1985 – ndlr), ce n’est pas si vieux que ça, c’est une période qui est encore dans l’esprit de plein de gens. J’ai des souvenirs d’enfance des adultes de ma famille qui, au cours de la conversation, se mettaient soudain à baisser la voix, à chuchoter, parce qu’ils avaient peur qu’on les entende… Il y avait beaucoup de paranoïa, certaines choses ne se disaient pas tout haut. L’histoire du monde a toujours été écrite par les vainqueurs, et le Brésil n’a pas fait exception à la règle, bien au contraire. A l’école, on nous décrivait la colonisation comme une chose positive. On ne parlait pas du coup d’état de 64, mais de la "révolution" de 64… Des conneries ! La trace de Marighella, par exemple, a été effacée de l’histoire officielle. Le film de Kleber parle de ça : de la manière dont les régimes autoritaires réécrivent l’histoire, et dont ces manipulations finissent par laisser une mémoire fragmentaire, pleine de trous, tant d’un point de vue collectif qu’individuel."
"Je suis diplômé en journalisme, et j’ai travaillé comme journaliste pendant un moment. Mais avant ça, je bossais déjà comme acteur. J’ai l’impression que ma formation de journaliste m’a aidé à devenir un meilleur acteur. En tout cas, mon amour du cinéma politique vient de ma formation de journaliste, c’est sûr. Je voulais devenir un journaliste engagé, impliqué politiquement et socialement. Mais j’ai fini par ma rendre compte que la comédie me rendait plus heureux. Et que j’étais meilleur acteur que journaliste ! Mais les deux métiers se rejoignent, d’une certaine façon, parce qu’ils impliquent tous les deux d’être curieux de ce qui se passe autour de soi, en empathie avec les autres, et ouverts sur le monde."
L'Agent secret, de Kleber Mendonça Filho, avec Wagner Moura, au cinéma le 17 décembre 2025.







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