Dans un mélange d’angoisse sourde, d’ironie et de cauchemar kafkaïen, Sergei Loznitsa raconte la découverte de la machine totalitaire soviétique des années 30 par un jeune procureur idéaliste.
Retour à la fiction pour Sergei Loznitsa, sept ans après Donbass et une demi-douzaine de documentaires. Le cinéaste ukrainien dépeint dans Deux Procureurs (en compétition) l’odyssée tragique et teintée d’absurde d’un jeune procureur d’une ville russe, Briansk, au sud-ouest de Moscou. Epris de justice, ce bolchévique idéaliste va progressivement prendre conscience de la réalité des purges staliniennes – on en 1937, au sommet de la terreur soviétique et de la répression orchestrée par la police politique du NKVD. Format carré, plans fixes, couleurs "éteintes", le film raconte un voyage au ralenti, où le protagoniste, Kornev (Alexandre Kouznetsov, et son extraordinaire visage mêlant la candeur et la détermination) s’enfonce progressivement dans les entrailles de la machine totalitaire. Deux Procureurs est adapté d’une nouvelle de Georgy Demidov, scientifique arrêté à Kharkiv en 1938, qui a passé quatorze ans au Goulag, puis écrit en 1969 ce texte qui n’a finalement été publié qu’en 2009.
Le jeune procureur Kornev frappe à la porte de la prison de Briansk pour rencontrer un prisonnier, ancien bolchevique désormais considéré comme un indésirable politique, qui croupit dans un bâtiment réservé aux détenus malades, et qui est parvenu miraculeusement à envoyer au bureau du procureur un message de détresse, rédigé en lettres de sang. Kornev entend accomplir son devoir, et défendre cet homme qui l’informe que la révolution bolchevique a été dévoyée par les hommes du NKDV, et qu’il faut porter l’information au plus vite auprès du procureur général (le deuxième procureur du titre du film), à Moscou. Pour accomplir cette mission, son devoir, Kornev va passer par une succession épuisante et bientôt cauchemardesque de portes de prison à déverrouiller, de fonctionnaires à convaincre, de salles d’attente où on le fait poireauter des heures, de voyages en train de nuit brinquebalant, à écouter d’autres laissés pour compte de l’URSS raconter leur propre odyssée absurde.
Kornev va finir par comprendre peu à peu que le monde qu’il arpente n’est plus celui qu’il pensait connaître, que la vérité du bolchevisme a déjà été redéfinie par les hommes au pouvoir, ceux qui décident qui détient la vérité, qui a raison et qui a tort. La simplicité, l’évidence, la frontalité du constat que dresse ici Loznitsa peut surprendre, venant de quelqu’un qui nous a habitué à des dispositifs formels ou théoriques autrement plus complexes, mais ce périple kafkaïen est constellé de scènes peut-être bien inoubliables – dont l’une, dans le train du retour de Moscou, en compagnie de deux sympathiques passagers amateurs de chants patriotiques et d’alcool fort. A leurs côtés, Kornev sourit et s’endort. Juste avant, furtivement, on a vu passé une brume d’inquiétude dans son regard – le sentiment terrible et fugace que, de ce voyage, il ne reviendra peut-être pas.
De Sergei Loznitsa. Avec Alexandre Kouznetsov, Alexander Filippenko, Anatoli Beliy… Durée: 1h58. Sortie le 5 novembre 2025







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