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C’est une superbe tragédie contemporaine que Michel Marc Bouchard, l’un des plus importants auteurs de théâtre québecois (« Les Muses Orphelines ») a composée sur le thème de l’homosexualité et des secrets de famille. « Tom à la ferme », l’une de ses dernières pièces, mise en scène par Ladislas Chollat, raconte l’arrivée d’un jeune publicitaire urbain et trendy dans la famille de son premier amant qui vient de mourir dans un accident de voiture. Tom (Christophe d’Esposi) vêtu à la dernière mode, soigné et craintif, qui porte beau sa jeunesse musclée, débarque donc sans crier gare chez Agathe (Raphaëline Goupilleau), très pieuse et déjà veuve, cohabitant avec son fils ainé Francis (Daniel San Pedro) dans une ferme au fin fond de la campagne canadienne et glacée. Le choc des cultures est égal à celui des mensonges : Francis le frère ainé a déjà bâti le roman de son jeune frère homosexuel en lui inventant une fiancée imaginaire, Patricia, afin que sa mère et les villageois alentour puissent continuer à vivre en paix. L’arrivée de Tom perturbe cependant Agathe qui l’habille comme son propre fils et projette sur lui ses souvenirs disparus, ainsi que Francis, le frère violent et refoulé, qui noue avec Tom des relations où violence et séduction, désir et incompréhension. Au fils d’un texte magnifique qui oralise les monologues intérieurs de Tom, sa souffrance et son amour étouffé, l’auteur met en exergue la confusion des sentiments et le thème du double à travers l’attirance de Tom pour Francis et le désir mimétique. Christophe d’Esposi est troublant de désir animal et réfréné, souffrant en damné de la terre. Daniel San Pedro parvient à composer un Francis sauvage et tranchant comme un couteau de cuisine, tout en retenue et en secrets fabriqués, formidable. Raphaëline Goupilleau, sobre, primaire et mystique, incarne une mère perdue dans ses fantasmes de normalité chrétienne, mais pas si dupe en fin de compte. Quant à Elsa Rozenknop, l’amie venue de la ville pour incarner la fiancée imaginaire, elle ne fait pas long feu dans cet antre corrompu par les frustrations de chacun. C’est beau, violent et terriblement haletant, et cela se déroule dans une scénographie efficace qui fait se confronter et se rejoindre, de part et d’autre, l’espace domestique de la cuisine et celui, intime, de la chambre des garçons. Une réussite !Hélène KuttnerAu Théâtre du Chêne Noir à AvignonDu 6 au 28 juillet à 22h15Mise en scène : Ladislas Chollat assisté de Claire Moïoli Avec : Raphaëline Goupilleau, Christophe D’Esposti, Daniel San Pedro, Julie Delarme