Première
par Frédéric Foubert
Plus fort que moi a bénéficié d’un coup de pub inattendu lors de la dernière soirée des BAFTA (les Oscars britanniques), quand John Davidson, l’homme dont ce film raconte l’histoire, s’est mis à proférer à tue-tête le « N-word » à l’adresse de deux acteurs de Sinners, Michael B. Jordan et Delroy Lindo. Le public n’en a pas cru ses oreilles, et Davidson, lui, s’est ensuite dit mortifié qu’on puisse penser qu’il est raciste. S’il hurle des insanités, c’est « plus fort que lui ». Promis, juré, comme le dit le malicieux titre VO à double sens du film – I Swear, ou « je (le) jure ». Davidson est atteint du syndrome de la Tourette (et plus précisément de coprolalie, ces tics verbaux vulgaires), un trouble neurologique aujourd’hui bien connu du grand public – et si on l’identifie aussi bien, c’est justement grâce au militantisme de Davidson, qui a travaillé toute sa vie à en médiatiser les symptômes. L’incident des BAFTA prolongeait donc d’une certaine façon son combat pédago. Et il entrait aussi en résonnance, de façon assez vertigineuse, avec le film lui-même, qui s’ouvre sur une cérémonie de remise de prix (en l’occurrence, une décoration donnée à Davidson par Elisabeth II en 2019), perturbée par une irrépressible grossièreté balancée par l’heureux lauréat : « Nique la reine ! »
Plus fort que moi est tout entier contenu dans cette scène d’intro, où l’on comprend que le réalisateur Kirk Jones, vieux routier du divertissement british (Vieilles canailles, Nanny McPhee…) entend mêler sans rougir la « fable-inspirante-d’après-une-histoire-vraie » aux potentialités comiques de ce trouble qui dynamite en permanence l’ordre social – Davidson insulte les flics, la caissière du supermarché et gueule souvent « Spunk for milk ! » (« Du sperme à la place du lait ! ») à l’heure du thé. C’est le côté Rain Man de Plus fort que moi, qui s’inscrit par ailleurs dans la tradition de ces crowd-pleasers à la The Full Monty : des récits de tranches de vie grisouilles sur le papier mais qui, plutôt que de vous plomber le moral, vous donne envie de serrer très fort dans vos bras votre voisin de rangée, une fois les lumières de la salle rallumées.
La mise en scène se veut efficace, sans afféteries, presque télévisuelle, ce qui n’est pas forcément un gros mot, et surtout pas au pays de la BBC. Kirk Jones se concentre sur ses acteurs, en commençant par le fabuleux débutant Scott Ellis Watson (qui joue Davidson adolescent, au début des 80s), dans un long prologue qui tord le bide, et qui montre comment un gamin sans histoire voit soudain son destin infléchi par des tics inexpliqués, inexplicables, qui vont le mettre au ban de la société, et de sa propre famille. Flashforward dix ans plus tard, quand Davidson, désormais incarné par le non moins fabuleux Robert Aramayo, réussit à sortir de sa panade existentielle grâce à quelques rencontres décisives, dont l’une avec un travailleur social au cœur gros comme ça (Peter Mullan, impérial en caution « ken-loachienne »). Avec une BO à base de chansons d’Oasis et de New Order qui elle non plus n’y va pas par quatre chemins, Plus fort que moi croque le parcours de Davidson en une succession d’instantanés vibrants, dans un mélange idéal d’humour, de modestie et de sensibilité. On gardera sans doute longtemps en mémoire cette scène où notre héros entre pour la toute première fois de sa vie dans une boîte de nuit, avec le Alright de Supergrass en bande-son, et transforme un hobby britannique ordinaire (écouter de la bonne musique en commandant une pinte) en une prodigieuse épopée.