Première
Pour raconter l’Orchestre de Paris, Philippe Béziat réinvestit les codes du film muet. C’est un comble mais surtout… un coup de maître. Six ans après le merveilleux Indes Galantes, le documentariste mélomane s’intéresse à la valse de vents, de cordes et de percussions qui remplit tous les jours les sinuosités futuristes du colosse aluminé de La Villette, à cet ensemble de cent-vingt musiciens dirigé par le finlandais Klaus Mäkelä depuis 2021.
Un cor anglais, un violon, une trompette. Ca et là, un visage, mais jamais de nom. L'identité des musiciens, reconnue par la caméra, est effacée par leur instrument ; leurs témoignages – l’absence paternelle qui a marqué un tel, les origines arméniennes d’une autre – se lisent dans des intertitres. Pour une fois, au cinéma, la musique l’emporte, incontestée. Les voix ne s’entendent que lorsqu’elles évoquent les extraits qu’on voit leurs propriétaires écouter. Voir écouter... jolie image, qui figure parfaitement les machinations sensorielles, le paradoxe volontairement déstabilisant et formidablement grisant dont Béziat s’amuse.
Nous l’orchestre est un film de contrastes. Dédié au collectif, à “cette volonté de jouer ensemble”, autant qu’aux trajectoires individuelles. Prônant le cadre autant qu’une liberté faussement anarchique. Jouant du macroscopique – et la caméra de virevolter au gré des sommets de la salle Pierre Boulez – autant que du détail. Une page de partition se tourne, un critérium glisse sur le papier, une anche est changée, une embouchure nettoyée. Autant de rouages bien huilés de cette gigantesque boîte à musique, décortiqués d’une manière si virtuose qu’elle fait dire que ce film ne présente pas un, mais deux maestros : l’un devant la caméra, l’autre derrière.
Chloé Delos-Eray