Première
POUR ★★★★☆
Rebondir après un insuccès n’est jamais aisé. Sans parler de bide (900 000 entrées), le dernier Nakache-Toledano, Une année difficile, a été mal accueilli. Et plutôt que de s’échiner à poursuivre dans ce style d’humour plus ironique et donc clivant qui se marie mal avec leur ADN, ils ont décidé avec Juste une illusion, de revenir aux fondamentaux. Ce vivre ensemble souvent regardé de haut à qui ils savent, eux, donner ses lettres de noblesse. Et ce quel que soit son périmètre. Familial (Tellement proches), associatif (Hors normes), amical (Nos jours heureux), professionnel (Le Sens de la fête) ou tout cumulé comme ici. Car Juste une illusion est un film multiple. L’histoire d’un père face au déclassement du chômage alors que sa femme dynamite, elle, à son boulot, tous les plafonds de verre. L’organisation mouvementée d’une Bar-mitsvah. Le premier coup de foudre d’un ado pour la plus belle fille de son collège. Le quotidien d’une famille impactée par tous ces événements. Nakache et Toledano entremêlent toutes ces intrigues avec une fluidité jamais prise en défaut comme ils entremêlent les moments de rires et d’émotion. Il y a une pureté dans leur écriture (situations comme personnages), un sens aigu du populaire et un talent de chefs d’orchestre capables de réunir et faire résonner ensemble des solistes venant chacun avec leur style et leur univers – Louis Garrel, Camille Cottin, Pierre Lottin, irrésistibles. Enfin, il y a cette manière de se retourner sur le passé avec une nostalgie malicieuse. Les années 80 sont partout à l’écran, dans la déco, les costumes, les looks comme dans la BO mais sans revendiquer le moindre « c’était mieux avant ». Inspiré par leur jeunesse, ce film transcende aussi bien l’autobiographie que le film d’époque. La générosité en lettres majuscules
Thierry Cheze
CONTRE ★☆☆☆☆
Le « grand » récit politiquement correct du duo star de la comédie populaire d’auteur s’est sérieusement grippé au moment même où il mettait le nez dans un monde ouvertement militant (le problématique Une année difficile avec ses activistes écolos mal caricaturés). C’est une chose de distiller un humanisme doudou entre deux vannes, une autre d’explorer au sein d’un même espace de pensée ses fractures internes. Jusqu’ici sauvés par une écriture sentimentalo-ludique, les films pouvaient tout à la fois évoquer le racisme, l’autisme, les inégalités sociaux culturelles…, en contentant à peu près tout le monde. Ce Juste une illusion opère un repli sur soi nostalgique à travers l’exploration de l’enfance plus ou moins respective des deux réalisateurs, à ce moment précis (leur héros a 13 ans) où la brutalité du réel s’impose à nous, où le poids de ses origines peut peser des tonnes... On se construit toujours un peu contre. Problème, ce cinéma-là, gentil par nature, refuse l’affrontement ou du moins ne sait pas trop quoi en faire. Et nous voici donc les bras ballants devant un bambin sympa encapsulé dans une bulle eighties où tout est mis à distance à part les clichés propres à ce genre d’introspection : des parents « grands-enfants » à la fois protecteurs et défaillants, un grand frère rock’n’roll adulé mais cassant, un crush issu de la grande bourgeoisie catho forcément inatteignable…. Rassurons-nous, le scénario saura mettre un pansement sur toutes les plaies à semi-ouvertes. Si avec The Fabelmans, Spielberg faisait de l’illusion cinématographique le moteur d’une autoréflexion refaçonnée par le pouvoir magique de son médium, les Toledano-Nakache ne parviennent jamais à interroger la perception de leurs propres souvenirs et délivrent un cinéma « vignettes » incolore.
Thomas Baurez